Elle est loin la plage où l’on pourra te poser. Il est trop près le sable sur lequel on s’évaporera. Tu es l’écume sur notre vague. A deux, nous avons … Continuer la lecture de Diamant fleur de sel.
Elle est loin la plage où l’on pourra te poser. Il est trop près le sable sur lequel on s’évaporera. Tu es l’écume sur notre vague. A deux, nous avons … Continuer la lecture de Diamant fleur de sel.
Devant vous il y a l’inconnu.
Le vrai.
Une étendue pleine de choses, remplie de trucs. Un paysage à l’horizon impossiblement loin.
Tu vous voies comme des explorateurs interplanétaires, le scaphandre vissé sur le crane, la main sur le blaster. Tu as préparé votre expédition dans les moindres détails. Un sac à dos pratique, de l’eau, des couches, un doudou (voir deux), le minimum pour survivre en terrain hostile. Tu as bien regardé l’heure, 10h30 méridien de Greenwich, t’as de la marge avant d’avoir besoin de ravitaillement. Le trajet dans le vaisseau a été chaotique. T’as pensé à faire demi-tour, avoue-le. Une déjection molle avant même d’avoir quitté la stratosphère du jardin et des pleurs pour tétine perdue au kilomètre trois. Le pire des scénarios. Mais t’as été courageux, t’as activité le protocole « comptine », t’avais même un gâteau de secours dans une poche secrète de ta combi. C’est pas ta première sortie dans le cosmos pourtant, mais là c’est différent. C’est une expédition en duo, sans le troisième spationaute. Et cette fois-ci tu t’aventures dans le vide intersidéral avec une astronaute qui a découvert avec passion la bipédie. Ce n’est plus une comète tranquille qui file entre le siège auto et le porte bébé. Maintenant elle teste les limites de la gravité, elle découvre cette pesanteur souvent traitresse qui plaque les objets et les visages sur le sol des planètes.
En sortant du vaisseau, t’as vérifié quatre fois l’équipement, t’as embarqué ton équipière de onze kilos dans la navette de tes bras. T’as décrit, à t’en user le lexique, ce qui était autour de vous. Expliqué les bruits, donné du sens aux odeurs de cette nouvelle planète. T’as usé de ton expérience d’explorateur chevronné pour former la petite nouvelle. Passé la route intergalactique, à quelques centaines de mètres vous avez aperçu l’objectif » médiathèque ». Mais le pire s’est produit.
Une initiative.
Violente, engagée.
La bleusaille, fière de ses zéro heure de vol dans l’espace a voulu flotter de ses propres ailes à réaction. Quitter le périmètre sûr de ton toi paternel pour s’aventurer, elle, sur des terres hostiles de ses pieds fragiles. Le doute a empli ton scaphandre. T’as essayé d’analyser les risques mais elle remuait trop. Alors, en dépit de tous les protocoles, t’as posé la nouvelle.
Elle s’est figée. Les planètes autour ont effectué deux ou trois révolutions. Tu as bien précisé la direction à suivre, le cap établi. Elle est partie, décidée, dans le sens inverse. T’as pensé à appeler Houston, redemander les procédures à suivre en cas de mutinerie mais elle s’est de nouveau arrêtée. Lentement elle s’est tournée vers le but de votre sortie puis elle t’a regardé.
L’univers a attendu un petit signe pour se remettre à tourner.
Et l’inédit, l’impensable, s’est produit.
Les cinq doigts de sa main droite se sont tendus vers ta main gauche. Tes phalanges devenues immenses ont saisi sa main minuscule. Ton être s’est gonflé, étendu, diffusé. Tu as l’honneur d’être le premier homme à donner la main à ce petit être, c’est la médaille assurée à ton retour de mission, un nouveau galon à ton uniforme de père. Tu as refoulé l’envie de briser l’instant par un cri d’émerveillement pur qui aurait sûrement brisé les vitres alentours. Tu as laissé la fierté exploser dans tes yeux pour en faire des phares de bonheur. Tu as pris délicatement, avec cérémonie, conscient de ta chance, les doigts offerts. Et lentement, parce qu’il y avait des feuilles poussées par le vent, un chien et des motos au loin, vous avez remonté l’allée. Et doucement, parce que tu aurais voulu que la route soit infinie, vous êtes rentré pour la première fois main dans la main dans la médiathèque.

– Il y a quelques jours nos vies ont changé. Michel a disparu, déclarais-je.
– Décrivez le moi précisément, demanda l’inspectrice.
J’étais assis face à elle. Les ombres de la pièce dansaient au rythme du balancement de l’ampoule fixée au plafond.
– C’est un petit tyrannosaure en peluche, aux bras minuscules, haut comme une pomme et demie. C’est le gardien inébranlable des rêves de la maison et le pourfendeur de nos cauchemars.
– Avez-vous vraiment regardé partout ?
Je comprenais ses doutes mais nous avions fait notre maximum. Nous avions lancé des recherches approfondies. On avait fouillé jusque sous les ombres des meubles. On avait interrogé le monstre sous le lit et chaque araignée présente au moment des faits. Pas la moindre trace de Michel. L’inquiétude commençait à ronger les cœurs et les réserves de patience diminuées sérieusement.
– Oui, répondis-je avec un soupir.
– Aucune trace du, elle regarda ses notes, « doudou » ?
– Aucune
Pourtant les autres peluches avaient proposé de se relayer pour veiller sur Jeanne, petite fille endeuillée par la perte de sa peluche préférée. Pourtant, ses deux mamans avaient participé activement aux recherches. Mais des fois « pourtant » ça ne suffit pas.
– Et les recherches continuent ?
– Les mamans n’ont pas dormi depuis la disparition.
– Elles sont compétentes ?
L’inspectrice se leva. Elle arpenta la pièce et marmonna des mots que je ne pouvais entendre. Frénétiquement elle relue ses comptes-rendus et griffonna son calepin. Puis.
Puis l’inspectrice fondit en larmes.
Des grosses gouttes tombèrent sur le parquet comme une pluie d’été. Elle ralluma la vraie lumière de la chambre et éteignit l’ampoule ballottante. J’avais envie de prendre l’inspectrice dans mes bras. Elle était tellement minuscule pour une si grosse tristesse.
– Ça me fait plus rire de faire l’inspectrice tonton.
– Je sais ma grande.
– Je veux retrouver Michel.
Je priais les dieux des doudous et tout le panthéon des dinosaures pour que ma sœur et sa femme aient mis la main sur la peluche pendant notre jeu.
– Ramène-moi dans le salon Jeanne.
Mon champ de vision embrassa dans un tourbillon toutes les pièces nous séparant du salon. A travers la caméra du téléphone, j’étais inutile, tributaire des déplacements erratiques de ma nièce. Malheureusement je n’étais qu’un rectangle numérique pas bien lourd face au chagrin de Jeanne. Le conseil de famille s’était réuni autour d’une table pas ronde mais avec de vrais cookies du réconfort. Je me retrouvais posait sur un fauteuil, face à deux femmes aux cernes marqués affalées dans le canapé. Derrière Jeanne, ma sœur secoua la tête négativement. Pas de trace de Michel le dino. Les yeux rouges des chagrins que l’on essaie de cacher, Jeanne prit la parole :
-Je veux sortir, je veux aller à l’école, je veux aller me promener loin et voir les lamas sur la grande route et je veux faire des courses de bonbons.
Sans le tyrannosaure en peluche, le courage dont Jeanne avait fait preuve depuis le début du confinement s’étiolait. Sans son doudou ma nièce ne tenait plus le coup. Depuis trente jours nous jouions à cache-cache avec la peur et la colère mais sans Michel elles allaient finir par nous trouver. Sans lui, ce que les adultes confinés essayaient de garder péniblement au fond d’eux atteignait cette petite fille. Perdre un doudou c’est déjà un petit drame mais enfermée ça devient une vraie grande tragédie. Et moi, je n’étais qu’un spectateur, séparé d’elles par une barrière invisible. J’étais dans mon imper, indispensable pour jouer les inspecteurs, derrière mon écran, impuissant. J’enlevais mon déguisement, frustré.
Un éclair d’espoir me transperça. Je venais de sentir à travers le tissu, dans la poche gauche, une boule molle. En glissant la main dans l’imper, il me sembla sentir deux petits bras pelucheux.
NB : Texte proposé pour le concours « Donnez-nous des nouvelles », la contrainte était de commencer par « Il y a quelques jours nos vies ont changé ».
J’étais dans notre canapé avec six kilos de rêves boudinés dans les bras.
A vue de nez, trois kilos des tiens, trois des miens. Enfin en matière de rêves les comptes ne tombent pas souvent rond, y’en a toujours un peu plus mais on le met quand même. Le tout était bien plus grand que la simple somme de nos rêves.
Toi, tu étais partie essayer d’endiguer le flot des taches non faîtes dans la maison. Je ne t’avais pas revue depuis un moment et la maison était bien silencieuse. Pour ce que j’en savais tu dormais peut être sur la pile de linge sale. Pas bête. J’avais lâchement proposé de donner le biberon, espérant que le lait aurait un effet soporifique sur notre progéniture. Chacun pour soi le manque de sommeil pour tous.
J’avais eu de la chance, notre fille commençait à s’endormir. Sa petite main suivait doucement les aspérités de ma paume comme une mini-cartomancienne. Elle babillait des prédictions comprises d’elle seule.
« Je vois, je vois. Ho une ligne de nuit très courte mon bon Monsieur ».
J’aurais pas été un bon voyant pour bébé, au tarot j’aurais triché comme un gamin pour ce bout de fesse, pour ne tirer que des jolies cartes qui font pas mal. J’avais envie de redessiner les lignes de ses petites mains pour qu’elles soient longues et courbes comme de la calligraphie arabe.
J’étais épuisé et je commençais à réfléchir à quels délicats mouvements effectuer pour être en position de piquer un roupillon sans la réveiller. J’avais bien essayer de me laisser couler dans le canapé pour atteindre la position allongée mais ma minuscule Madame Irma avait grogné.
Je me retrouvais à contempler notre cheminée.
Et son paradoxe.
Avant qu’on soit trois, en hiver, cette vieille dame de brique aux sous-vêtements de marbre était notre refuge. On se fabriquait un fort de coussin, les remparts en canapé et les fesses à rôtir au feu. On promettait à chaque fois de plus cloper devant la cheminée, de sortir, pour finalement mieux jeter nos mégots dans les bûches. On refaisait le monde en se tournant toutes les demi-heures pour pas finir comme du bacon. On écoutait la musique fort sans regarder l’heure. Demain se démerderait avec les verres de vin de la vieille. C’est ça le paradoxe de la cheminée. Ne vouloir pour rien au monde échanger le petit Nostradamus qui était dans mes bras mais rêver d’une soirée au coin de l’âtre juste à deux.
Il y a des matins où je me réveillais avec tellement de fierté pour ce mini être humain qu’il aurait fallut la mettre dans des bocaux pour plus tard. « Fierté d’être père matin d’octobre 2019 » à ranger à côté du dernier bocal de cèpes du papi. Des journées où t’as envie de gueuler au monde que, c’est sûr, le jour s’est levé juste pour elle aujourd’hui.
Et des fois où ma journée se résumait à atteindre le soir. Comme si le moment du coucher était la ligne d’arrivée de la route arc-en-ciel de Mario kart et que je restais toujours douzième sans jamais avoir de carapace bleue.
Ce matin-là, avec une île de dégobi de lait sur la mer bleue de mon jean, j’étais à la fois heureux d’avoir donner ce biberon, privilégié parmi les privilégiés et à la fois un peu dégouté de sentir la laitière en fin de carrière pour la journée.
De toute façon on fume plus. Peut être que vite on construira des forts avec elle et qu’on remontera le volume de la musique pour danser à trois. Ce sera chaud comme un pull d’hiver.

Des hurlements.
Le bruit se répercute dans les couloirs.
On se roule par terre. Bras et jambes agrippent ce qui peut l’être.
Les cris, les pleurs commencent à se propager comme une épidémie.
La panique monte dans la pièce.
Des regards d’incompréhension sont échangés.
On se tourne vers le responsable.
Moi.
Qu’est-ce que tu vas faire de ce bout d’être humain haut de trois ans qui ne veut pas être ici hein ? Les autres élèves se demandent s’ils ne vont pas rejoindre le soliste pour monter un groupe de pleurs. J’ai essayé la voix douce, la voix ferme, la distraction et même le coup du doudou, rien n’y fait. Les parents passent leurs têtes dans ma classe pour voir quelle torture j’utilise sur cet enfant. Des regards entendus sont échangés.
Pas un peu jeune celui-là ?
Un homme en petite section, c’est pas courant.
C’est le fils de la maîtresse ?
Un soupçon de jugement et aussi un peu de soulagement de ne pas être le maître qui va y rester toute la journée dans cette classe.
Et puis mon chanteur de vocalise se calme et va jouer avec les voitures comme si de rien n’était.
Un accueil en petite section. Cette espèce de sas de décompression, entre le cocon de la navette parentale et l’inconnu intersidéral d’une journée de classe. Pour certain la planète école est à des années lumières de l’univers de la maison. Ces vingt minutes permettent de reconnaître le terrain, repérer les points de repli stratégiques et apprendre la langue locale.
Comment te décrire ça. C’est un condensé de ce que la maternelle à offrir, un jus d’apprentissage brut. Au début je n’y comprenais rien. Je me sentais inutile, je savais jamais où poser mes fesses pédagogiques. Je trimbalais mon cahier d’appel, je vérifiais dix fois la préparation de mes ateliers, je brassais du vent.
Ma formatrice m’avait dit « Observe. C’est un moment hyper hyper important pour comprendre tes élèves, prend des notes, travail sur le langage. Prépare ton accueil à l’avance ».
J’avais préparé. J’avais observé. Je n’avais vu que des enfants jouer et mettre un joyeux bordel dans la classe. Dans un coin Reda pleure parce qu’il veut sa maman, à côté de Philipe qui fait le bruitage des voitures, un doudou a été perdu et des parents demandent à l’Atsem pourquoi ils n’ont réceptionné qu’une chaussette sur deux hier soir, sur les genoux de l’Atsem Julia pleure parce qu’elle va à la cantine ce midi, peut-être, non, oui, elle sait plus. J’avais essayé de taper l’incruste dans leurs jeux. Estelle m’avait précisé « Tu peux pas comprendre » quand je lui avais demandé pourquoi elle mettait la poupée dans la machine à laver factice. Killyane avait rajouté un « chaussure » que j’avais interprété comme un « Mêle-toi de ton cul ». Mon carnet de note restait vide d’information pertinente et je me sentais soulagé quand venait l’heure de sonner le tocsin du regroupement.
J’avais jeté un coup d’œil dans la classe de la collègue d’à côté. Comme chez moi c’était le bordel, un film de Kusturica où les poules sont remplacées par les lapins de la classe. Contrairement à mes ouailles en roue libres ses élèves avaient une direction, un cap et une capitaine. Elle avait dû prendre l’option don d’ubiquité à l’IUFM. Un petit mot pour inviter Timéo à faire une tour un peu plus grande, une feuille et un crayon sortis en un éclair pour que Julie, qui en a vraiment envie, écrive son prénom, une demande rapide d’explication sur le nouveau rangement des voitures du garage (les longues bleues d’un côté, les courtes rouges de l’autre), une discussion animée sur la disposition des bancs de classe et une main tenant un café.
Ces vingt minutes en maternelle sont comme un plan séquence dans un film. La caméra avance sans coupe de plan, chaque acteur joue son rôle pour une scène avec autant de variation que de matins dans la semaine. J’étais un spectateur qui ne comprenait pas ce qu’on lui montrait. L’ensemble était trop bordélique pour réussir à saisir les différents mini-instants magiques d’apprentissage. Qu’est-ce que j’allais faire de tout ça moi.
Et puis je me suis assis à la coiffeuse.
J’ai pas dit grand-chose. J’ai essayé de devenir invisible. Après quelques minutes de flottement, de petites mains, presque expertes, m’ont attaché des barrettes, orné de colliers de perles. On m’a servi un thé à la patate en plastique. J’ai repris du rab avec plaisir. Et c’était là, sous mes yeux. Les assiettes de la dinette avaient été comptées (sans les doigts), les perles soigneusement choisies par couleur et par forme. On avait demandé mais personne ne savait comme s’appelait le truc à trois dents à côté des couteaux. Je me suis dit que j’avais ma prochaine séance de vocabulaire. On a papoté, chacun avec ses mots, sans s’arrêter sur les phrases que personne ne comprenait. Je les voyais réinvestir sans moi ce que j’essayais de leur apprendre au quotidien. C’était joli.
Je vis leurs pupilles devenir de petits engrenages magiques. Tourner dans un sens puis dans l’autre. C’est l’étincelle de la comprenette qui faisait briller leurs mirettes. Voir ce petit apprenant devenir celui qui comprend, qui te réinvente le feu, la roue, et la machine à vapeur entre ses petites oreilles. Il faudrait pouvoir être un fantôme en blouse, un ectoplasme de pédagogie pour que ces moments soient légions. Il faudrait que la voix reste un murmure qui guide et qui ne monte jamais vers le cri qui bride. Il faudrait pouvoir laisser l’innocence apprendre tranquillement, les neurones en éventail. Être bien et veiller, être un phare plus grand qu’Alexandrie et plus discret que l’Atlantide. Que toute la scolarité ressemble plus à un long accueil de maternelle.