Le cosmos entre vos doigts.

Devant vous il y a l’inconnu.

Le vrai.

Une étendue pleine de choses, remplie de trucs. Un paysage à l’horizon impossiblement loin.

Tu vous voies comme des explorateurs interplanétaires, le scaphandre vissé sur le crane, la main sur le blaster. Tu as préparé votre expédition dans les moindres détails. Un sac à dos pratique, de l’eau, des couches, un doudou (voir deux), le minimum pour survivre en terrain hostile. Tu as bien regardé l’heure, 10h30 méridien de Greenwich, t’as de la marge avant d’avoir besoin de ravitaillement. Le trajet dans le vaisseau a été chaotique. T’as pensé à faire demi-tour, avoue-le. Une déjection molle avant même d’avoir quitté la stratosphère du jardin et des pleurs pour tétine perdue au kilomètre trois. Le pire des scénarios. Mais t’as été courageux, t’as activité le protocole « comptine », t’avais même un gâteau de secours dans une poche secrète de ta combi. C’est pas ta première sortie dans le cosmos pourtant, mais là c’est différent. C’est une expédition en duo, sans le troisième spationaute. Et cette fois-ci tu t’aventures dans le vide intersidéral avec une astronaute qui a découvert avec passion la bipédie. Ce n’est plus une comète tranquille qui file entre le siège auto et le porte bébé. Maintenant elle teste les limites de la gravité, elle découvre cette pesanteur souvent traitresse qui plaque les objets et les visages sur le sol des planètes.

En sortant du vaisseau, t’as vérifié quatre fois l’équipement, t’as embarqué ton équipière de onze kilos dans la navette de tes bras. T’as décrit, à t’en user le lexique, ce qui était autour de vous. Expliqué les bruits, donné du sens aux odeurs de cette nouvelle planète. T’as usé de ton expérience d’explorateur chevronné pour former la petite nouvelle. Passé la route intergalactique, à quelques centaines de mètres vous avez aperçu l’objectif  » médiathèque ». Mais le pire s’est produit.

Une initiative.

Violente, engagée.

La bleusaille, fière de ses zéro heure de vol dans l’espace a voulu flotter de ses propres ailes à réaction. Quitter le périmètre sûr de ton toi paternel pour s’aventurer, elle, sur des terres hostiles de ses pieds fragiles. Le doute a empli ton scaphandre. T’as essayé d’analyser les risques mais elle remuait trop. Alors, en dépit de tous les protocoles, t’as posé la nouvelle.

Elle s’est figée. Les planètes autour ont effectué deux ou trois révolutions. Tu as bien précisé la direction à suivre, le cap établi. Elle est partie, décidée, dans le sens inverse. T’as pensé à appeler Houston, redemander les procédures à suivre en cas de mutinerie mais elle s’est de nouveau arrêtée. Lentement elle s’est tournée vers le but de votre sortie puis elle t’a regardé.

L’univers a attendu un petit signe pour se remettre à tourner.

Et l’inédit, l’impensable, s’est produit.

Les cinq doigts de sa main droite se sont tendus vers ta main gauche. Tes phalanges devenues immenses ont saisi sa main minuscule. Ton être s’est gonflé, étendu, diffusé. Tu as l’honneur d’être le premier homme à donner la main à ce petit être, c’est la médaille assurée à ton retour de mission, un nouveau galon à ton uniforme de père. Tu as refoulé l’envie de briser l’instant par un cri d’émerveillement pur qui aurait sûrement brisé les vitres alentours. Tu as laissé la fierté exploser dans tes yeux pour en faire des phares de bonheur. Tu as pris délicatement, avec cérémonie, conscient de ta chance, les doigts offerts. Et lentement, parce qu’il y avait des feuilles poussées par le vent, un chien et des motos au loin, vous avez remonté l’allée. Et doucement, parce que tu aurais voulu que la route soit infinie, vous êtes rentré pour la première fois main dans la main dans la médiathèque.

On met le manteau ?

T’as déjà admiré l’agitation d’une cour de récréation ? Une vraie ? Je veux dire vraiment observé ? A laisser les saisons transformer l’asphalte en un mini-univers observable ?

Tu prends quatre à cinq dizaines d’enfants. D’abord tu les confines sur une chaise jusqu’à ce que les yeux comptent les secondes sur l’horloge de la classe, jusqu’à ce que la lenteur de la trotteuse leur fasse comprendre la relativité du temps. Tu laisses bien mijoter le temps de quand même finir l’exercice, tu vérifies bien que plus personne dans la classe ne s’intéresse aux nombres que tu écris au tableau et tu ouvres la cocotte. C’est cuit à l’impatience, doré à l’excitation et ça déferle dans la cour comme un tsunami qui n’a même pas pensé à mettre son manteau. Le béton et le goudron inanimés vibrent tout d’un coup d’une vie mesurable au sismographe. Les trajectoires de chacun ont été pensées à l’avance, directement vers le toboggan sans passer par les toilettes, (on y repensera dans la classe trop tard) ou en ligne droite vers les vélos pour être sur de pouvoir pédaler en paix.

Toi, tu vas regarder ça, la fumée de ton café mollement ballotée par le vent. Dans la cour il y a trois arbres qui se battent en duel mexicain, une structure de jeux polie par des pantalons d’enfants et des jouets qui auraient voulu rester sous blister. Il y a un trou de verdure où des brins d’herbes luttent pour leur survie, dans l’espoir vain, malgré la multitude de pieds piétineurs, de devenir un jour, pelouse. A chaque récréation des micro-sociétés vont se construire et s’effondrer, avec leurs lois, leurs dirigeants et leurs parias. Tu vas devoir y rendre la justice, trancher les cas litigieux de coups et blessures en juge impartial. Quand le ballon sera passé trop haut, tu seras arbitre même si tu regardais ailleurs. En infirmier de guerre, tu guériras de vraies blessures, souvent avec l’eau magique du robinet de la classe. Tu devras mener des enquêtes insolubles pour retrouver des doudous disparus, peut être kidnappés. Et surtout, tu devras trancher, analyser la météo, consulter les astres pour décider si oui ou non, il faut mettre le manteau. La même analyse pointue sera bien sur faite en sens inverse si le soleil ose réchauffer l’atmosphère. Un tas d’habits oubliés commencera à s’amonceler dans un coin, patchwork de vêtements qui n’appartiennent à personne, surement à de mystérieux élèves venus d’ailleurs, d’une autre dimension, juste pour déposer vicieusement leurs manteaux dans cette école.

A l’automne les feuilles des arbres essaieront d’atteindre le sol avant que des mains avides en fasse des couronnes de royaumes qui connaitront mille rois. Et tu verras, tu vas sourire devant les parties de « un, deux, trois soleil » où des enfants qui se voudraient statues immobiles finiront en penseurs de Rodin hilares. Les élèves découvriront, avec étonnement, les propriétés spécifiques de l’eau des flaques. Liquide qui contre toute attente mouille les chaussures et les pantalons.

Quand l’hiver enfermera les jeux entre des murs de béton, tu maudiras ce lieu. Quand les cris seront des balles qui rebondiront sur les parois du préau pour cribler tes oreilles fatiguées, tu voudras être ailleurs. Ou peut être que par moins huit, le givre permettra à de petits artistes de réaliser des œuvres digitales éphémères, des moments glacés où le goudron deviendra patinoire olympique.

Au printemps, le « un, deux, trois soleil » aura muté. Croisé, mélangé avec neuf autres jeux. T’essaiera de comprendre les règles de chorégraphies qui dépassent le meilleur des pédagogues. Tu tenteras aussi de préserver l’intégrité des pauvres sauterelles inconscientes prisonnières des seaux et autres récipients.

Et l’été arrivera, ton café remplacé par de l’eau fraiche. Tu devras te battre pour que , tel Peter pan, les enfants se réconcilient avec les ombres et ne brûlent pas sous le soleil de Juin. Mais j’ai une casquette ? Même avec une casquette ! Il fait trente-cinq degrés, on se met à l’ombre. Le temps passé dehors rallongera comme les jours d’été. Tu hésiteras un peu plus à faire sonner le glas du retour en classe et absorbé par l’enfance qui transforme le goudron en galaxie de possibles imaginaires, tu attendras surement dix minutes de plus avant de sonner la fin de la récré.

Vol au dessus d’un nid de petits coucous

Dans une salle des maîtres obscure, un matin d’hiver, la lumière d’un photocopieur projette sa lueur blafarde sur des murs délavés. Dans la pénombre un vieil instituteur au visage marqué tire sur sa pipe. Il est interdit de fumer mais lui ne tient pas compte des nouvelles règles. Il ne va jamais en formation et n’a pas lu les programmes depuis 78. Ce vieux loup de mer, entouré des volutes de fumée bleue, te dit le regard dans le vide :

– L’ITEP gamin. J’y suis passé à l’hiver 82.

Son regard se perd, emporté par le flot des souvenirs douloureux. Dans ses yeux défilent les moments les plus sombres de sa carrière. Les collègues sont parcourus d’un frisson. Même la sonnerie attend la fin de la tirade pour retentir.

– N’y va pas gamin. Jamais.

L’I.T.E.P

L’Institut thérapeutique éducatif et pédagogique.

Une structure qui accueille des enfants et adultes de 5 à 20 ans présentant des troubles du comportement. On appelle ça « le spécialisé ». Structure, profs et éducateurs spéciaux. Quand on évoque cet endroit en salle des maîtres il y a toujours des collègues pour te mettre en garde et relayer des légendes sur des remplaçants qui y sont allés sans jamais revenir. Alors forcément, quand tu ne sais pas, tu imagines le pire. Tu vois un asile perché sur un rocher battu par les vents, avec un phare interdit d’accès et des cris perdus dans la nuit. Et le jour arrive où toi, petit remplaçant pas spécialisé, qui ne connait que la douce vie de d’une école douillette, tu dois y aller.

Avant moi, la secrétaire avait appelé trois collègues. Deux avait réussi à trouver des excuses et la dernière avait simplement dit non. Ils étaient restés au chaud dans leurs écoles de rattachement.

Moi, je sais pas dire non.

-L’ITEP ? Oui Madame. Bien sûr Madame. Je pars toute suite Madame.

En quittant mon école de rattachement, le regard des collègues m’avait donné l’impression de partir au front. Il m’avait sembler entendre Brigitte murmurer  » Ils les prennent si jeunes », une larme au coin de l’œil.

Alors forcément en me garant sur le parking, j’appréhendais un peu. J’imaginais déjà les profs en poste à l’ITEP comparer leurs cicatrices :

-Ça c’est une chaise en 2002, six points de suture.

-Celle là ? C’est une partie de Uno qui a mal tournée, fracture ouverte.

Je les voyais comme une force spéciale de l’éducation nationale formée en Guyane. En arrivant à l’accueil j’en étais à me demander si je repartirais avec un tatouage genre  » SEMPER FI ».

Pour m’accueillir pas de docteur louche cachant des expériences illégales mais un type assez sympathique qui me conduisit jusqu’à mes élèves. Sur le trajet il m’expliqua le fonctionnement de la structure. L’ITEP était organisé en groupe qui avaient chacun une salle commune genre maison de Poudlard. Je devais aller chercher mes élèves dans leur groupe pour les amener dans la salle de classe où je ferais cour. Je n’aurais pas plus de quatre élèves à la fois. Chaque enfant avait un emploi du temps bien précis partagé entre classes, séances psy et activités sportives.

-Vous avez déjà travaillé en ITEP ?

– Non jamais.

-Le groupe 1 c’est les plus jeunes, ils bougent un peu. Si vous avez besoin, vous appeler les éducateurs. Si vous vous sentez en difficulté, n’hésitez pas à en parler.

En arrivant sur le groupe je me retrouvais face à six enfants le nez dans des chocolats chauds fumant. Des jeux étaient étalés sur une grande table. Des coloriages de voitures et de robots attendaient leurs artistes pour être terminés. Sur le sol des mini-villes étaient en travaux. Trois éducateurs s’activaient pour organiser la journée à venir. Je me retrouvais face à des enfants qui ressemblaient étrangement à ceux que j’avais l’habitude de voir. Pas de camisole ou de murs capitonnés. Après avoir était rapidement présenté comme « le maître qui remplace le maître », je partais avec deux élèves faire ma première heure de cours. Dans une petite salle aux murs blancs ponctués des inévitables affiches « école des loisirs » je me retrouvais à faire des séances d’écriture et de phonologie des plus classiques. Les heures s’enchaînèrent dans une normalité presque inquiétante. J’adaptais mon enseignement au niveau des élèves mais sans avoir à regarder des tutos accélérés de self-defense ou de krav maga pendant les pauses.

– On appelle ça la lune de miel.

Pause clope avec les collègues et les éducs des autres groupes. Les élèves étaient partis en taxis finir leurs journées dans leurs familles ou dans d’autres structures. Devant le portail les autres instits débriefaient bruyamment leurs journées. A mon grand étonnement personne n’avait de tatouage « I.T.E.P ad vitam ».

– C’est normal que t’ais passé une bonne journée. Le premier jour ça se passe toujours bien. En plus les vraiment costauds étaient pas là. Ils t’ont juste jaugé aujourd’hui. T’as été observé, reniflé. Demain ils vont te tester, voir tes limites, voir si t’es digne de confiance.

Le lendemain, la lune de miel se terminait.

Dès la première heure un chocolat chaud avait fini par terre, inondant une ville en lego. L’architecte de la ville par vengeance avait déchiré des coloriages. La salle commune avait résonné de cris jusqu’à ce que les enfants soit répartis dans leurs ateliers. Dans ma classe la colère et la tristesse avaient fini par sortir. Les vécus avaient déchiré les costumes d’enfants trop petits. La rage avait rebondi sur les murs. On tirait à malheur réel sur tout ce qui se trouvait autour. L’objectif était de faire du dégât, que l’extérieur ressemble à son intérieur. Si on pouvait toucher les camarades de galère c’était encore mieux. Peut être que te faire du mal ça va me faire du bien et que je vais pas rester tout seul dans ma merde. Je vais t’obliger à barboter avec moi. Les livres volèrent, les chaises tremblèrent, les feutres dirent adieux à leurs pots. On crie, on court, on s’échappe sans savoir vers où. Ma séance de lecture me paraissait maintenant tellement futile face à tout ce chagrin et ce mal être.

Et La Question fut posée.

Toi le nouveau tu vas faire quoi ?

Maintenant que tu as vu. Tu vas toujours vouloir m’apprendre des trucs avec ta voix douce hein ? Et là, tu sais, je suis même pas au max, alors tu vas gueuler aussi ? T’as de la violence sous le coude ?

Qu’est-ce que j’allais faire, c’était une bonne question ! J’avais beau fouiller dans ma mémoire, feuilletter ma bibliothèque intérieure pour trouver la marche à suivre, au rayon  » élève en fuite » à la section  » vous traite d’enculé de prof de merde » je ne trouvais rien dans mes souvenirs de cours. Pas vraiment de TD à l’ESPE sur les menaces de mort. Je ne pouvais plus me reposer sur que ce que je savais faire. J’avais un petit maître Yoda dans la tête qui me disait  » Tu dois désapprendre tout ce que tu as appris ».

Ma posture d’enseignant, mon armure perso, se craquelait.

Je jouais à la roulette russe du comportement. Je tirais la consigne en espérant que ça me pète pas au visage. J’avais l’impression que la même phrase pouvait avoir deux effets opposés sur le même enfant selon le moment de la journée, l’humeur ou la météo. La théorie du chaos qui rencontre la didactique. J’avais plusieurs fois poursuivi des élèves en fuite dans les couloirs pour avoir demander de sortir un cahier.

A la pause clope du soir on rigolait un peu moins. Une des collègues avait une lèvre fendue, dommage collatéral d’une bagarre. Je me sentais vidé. Je racontais mes aventures de la journée avec l’impression d’avoir vécu trois vie depuis le matin 8 heure.

– Arnaud s’est mis à fouiller mon sac. Le sac que j’avais sur le dos. Quand je lui ai demandé ce qu’il foutait il m’a répondu  » Je fouille ton sac, tu vas faire quoi ? »

Encore cette question qui revenait. Je m’étais sentie ridicule, tout petit dans mon habit de prof. La furieuse envie de réagir sans mon filtre d’enseignant, juste comme quelqu’un qui se fait voler ses affaire en direct m’avait sérieusement titillé. Je m’en voulais de trouver mon déguisement de prof trop étroit pour ces situations.

Eclats de rire des collègues devant ma tête halluciné, pas une once de surprise.

-Arnaud il est un peu clepto.

– Mais pas méchant.

– Sympa même !

– Il pique juste des trucs.

– Des fois il les rend en plus !

– Il s’est trouvé un stage.

– Non, ils l’ont viré.

– Ah ouais, pourquoi ?

– Il a un peu deconné en piquant le porte-feuille de son patron.

Les éclats de rire reprirent et je finis par me marrer aussi.

La journée se termina et trois semaines passèrent. Je trouvais mes marques. J’avais fini par prendre le parti de jouer au chimiste chaque jour. Tester des mélanges pour trouver l’équilibre. Une bonne base de bienveillance, un peu de grosse voix et trois grammes de lecture.

Explosion.

Elève en furie.

Sueur et contention.

Pas grave. On recommence l’après-midi. On baisse la lecture, on remplace par la musique et en augmente l’autorité, on voit ce que ça donne. J’avais fini par repérer les points de rupture de certains et mis en place des soupapes pour évacuer les tensions de chacun.

Et mon remplacement se termina. Je dû repartir là où les élèves ne quittent pas les classes en hurlant et où une journée passe sans que personne ne soit plaqué au sol. Entre les murs calmes de mon école de rattachement, en attendant que l’on m’appelle pour ailleurs, je me sentais frustré. J’avais entrevu la finesse, la patience et l’abnégation dont les collègues et les éducs devaient faire preuve chaque jour. Je voulais plus qu’un aperçu, je voulais retourner dans ce bourbier pédagogique où il faut trouver mille solutions pour vider la boue du vécu des élèves et trouver un enfant sous la colère et la misère.

Peut-être qu’un jour je m’allumerai une pipe en salle des maîtres , peut-être même que d’ici là je ne lirais plus les programmes et qu’une belle barbe aura poussé sur mes joues. J’en rajouterai bien sûr un peu sur mon passage à l’itep, y aura plus de bagarre et moins de didactique dans l’histoire mais j’espère que je conseillerai aux gamins comme moi d’y mettre un pied voir les deux.

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L’enquête

– Il y a quelques jours nos vies ont changé. Michel a disparu, déclarais-je.

– Décrivez le moi précisément, demanda l’inspectrice.

J’étais assis face à elle. Les ombres de la pièce dansaient au rythme du balancement de l’ampoule fixée au plafond.

– C’est un petit tyrannosaure en peluche, aux bras minuscules, haut comme une pomme et demie.  C’est le gardien inébranlable des rêves de la maison et le pourfendeur de nos cauchemars.  

– Avez-vous vraiment regardé partout ?

Je comprenais ses doutes mais nous avions fait notre maximum. Nous avions lancé des recherches approfondies. On avait fouillé jusque sous les ombres des meubles.  On avait interrogé le monstre sous le lit et chaque araignée présente au moment des faits. Pas la moindre trace de Michel. L’inquiétude commençait à ronger les cœurs et les réserves de patience diminuées sérieusement.

– Oui, répondis-je avec un soupir.

– Aucune trace du, elle regarda ses notes, « doudou » ?

– Aucune

Pourtant les autres peluches avaient proposé de se relayer pour veiller sur Jeanne, petite fille endeuillée par la perte de sa peluche préférée. Pourtant, ses deux mamans avaient participé activement aux recherches.  Mais des fois «  pourtant » ça ne suffit pas.

– Et les recherches continuent ?

– Les mamans n’ont pas dormi depuis la disparition.

– Elles sont compétentes ?

L’inspectrice se leva. Elle arpenta la pièce et marmonna des mots que je ne pouvais entendre. Frénétiquement elle relue ses comptes-rendus  et griffonna son calepin.  Puis.

Puis l’inspectrice fondit en larmes. 

Des grosses gouttes tombèrent sur le parquet comme une pluie d’été. Elle ralluma  la vraie lumière de la chambre et éteignit l’ampoule ballottante. J’avais envie de prendre l’inspectrice dans mes bras. Elle était tellement minuscule pour une si grosse tristesse.

– Ça me fait plus rire de faire l’inspectrice tonton.

– Je sais ma grande.

– Je veux retrouver Michel.

Je priais les dieux des doudous et tout le panthéon des dinosaures pour que ma sœur et sa femme aient mis la main sur la peluche pendant notre jeu.

– Ramène-moi dans le salon Jeanne.

Mon champ de vision embrassa dans un tourbillon toutes les pièces nous séparant du salon. A travers la caméra du téléphone, j’étais inutile, tributaire des déplacements erratiques de ma nièce.  Malheureusement je n’étais qu’un rectangle numérique pas bien lourd face au chagrin de Jeanne. Le conseil de famille s’était réuni autour d’une table pas ronde mais avec de vrais cookies du réconfort. Je me retrouvais posait sur un fauteuil, face à deux femmes aux cernes marqués affalées dans le canapé. Derrière Jeanne, ma sœur secoua la tête négativement. Pas de trace de Michel le dino. Les yeux rouges des chagrins que l’on essaie de cacher, Jeanne prit la parole :

-Je veux sortir, je veux aller à l’école, je veux aller me promener loin et voir les lamas sur la grande route et je veux faire des courses de bonbons.

Sans le tyrannosaure en peluche, le courage dont Jeanne avait fait preuve depuis le début du confinement  s’étiolait.  Sans son doudou ma nièce ne tenait plus le coup. Depuis trente jours nous jouions à cache-cache avec la peur et la colère mais sans Michel elles allaient finir par nous trouver. Sans lui, ce que les adultes confinés essayaient de garder péniblement au fond d’eux atteignait cette petite fille. Perdre un doudou c’est déjà un petit drame mais enfermée ça devient une vraie grande tragédie. Et moi, je n’étais qu’un spectateur, séparé d’elles par une barrière invisible.  J’étais dans mon imper, indispensable pour jouer les inspecteurs, derrière mon écran, impuissant. J’enlevais mon déguisement, frustré.

Un éclair d’espoir me transperça. Je venais de sentir à travers le tissu, dans la poche gauche, une boule molle. En glissant la main dans l’imper, il me sembla sentir deux petits bras pelucheux.

NB : Texte proposé pour le concours « Donnez-nous des nouvelles », la contrainte était de commencer par « Il y a quelques jours nos vies ont changé ».

La plus petite voyante du monde

J’étais dans notre canapé avec six kilos de rêves boudinés dans les bras.

A vue de nez, trois kilos des tiens, trois des miens. Enfin en matière de rêves les comptes ne tombent pas souvent rond, y’en a toujours un peu plus mais on le met quand même. Le tout était bien plus grand que la simple somme de nos rêves.

Toi, tu étais partie essayer d’endiguer le flot des taches non faîtes dans la maison. Je ne t’avais pas revue depuis un moment et la maison était bien silencieuse. Pour ce que j’en savais tu dormais peut être sur la pile de linge sale. Pas bête. J’avais lâchement proposé de donner le biberon, espérant que le lait aurait un effet soporifique sur notre progéniture. Chacun pour soi le manque de sommeil pour tous.

J’avais eu de la chance, notre fille commençait à s’endormir. Sa petite main suivait doucement les aspérités de ma paume comme une mini-cartomancienne. Elle babillait des prédictions comprises d’elle seule.

« Je vois, je vois. Ho une ligne de nuit très courte mon bon Monsieur ».

J’aurais pas été un bon voyant pour bébé, au tarot j’aurais triché comme un gamin pour ce bout de fesse, pour ne tirer que des jolies cartes qui font pas mal. J’avais envie de redessiner les lignes de ses petites mains pour qu’elles soient longues et courbes comme de la calligraphie arabe.

J’étais épuisé et je commençais à réfléchir à quels délicats mouvements effectuer pour être en position de piquer un roupillon sans la réveiller. J’avais bien essayer de me laisser couler dans le canapé pour atteindre la position allongée mais ma minuscule Madame Irma avait grogné.

Je me retrouvais à contempler notre cheminée.

Et son paradoxe.

Avant qu’on soit trois, en hiver, cette vieille dame de brique aux sous-vêtements de marbre était notre refuge. On se fabriquait un fort de coussin, les remparts en canapé et les fesses à rôtir au feu. On promettait à chaque fois de plus cloper devant la cheminée, de sortir, pour finalement mieux jeter nos mégots dans les bûches. On refaisait le monde en se tournant toutes les demi-heures pour pas finir comme du bacon. On écoutait la musique fort sans regarder l’heure. Demain se démerderait avec les verres de vin de la vieille. C’est ça le paradoxe de la cheminée. Ne vouloir pour rien au monde échanger le petit Nostradamus qui était dans mes bras mais rêver d’une soirée au coin de l’âtre juste à deux.

Il y a des matins où je me réveillais avec tellement de fierté pour ce mini être humain qu’il aurait fallut la mettre dans des bocaux pour plus tard. « Fierté d’être père matin d’octobre 2019 » à ranger à côté du dernier bocal de cèpes du papi. Des journées où t’as envie de gueuler au monde que, c’est sûr, le jour s’est levé juste pour elle aujourd’hui.

Et des fois où ma journée se résumait à atteindre le soir. Comme si le moment du coucher était la ligne d’arrivée de la route arc-en-ciel de Mario kart et que je restais toujours douzième sans jamais avoir de carapace bleue.

Ce matin-là, avec une île de dégobi de lait sur la mer bleue de mon jean, j’étais à la fois heureux d’avoir donner ce biberon, privilégié parmi les privilégiés et à la fois un peu dégouté de sentir la laitière en fin de carrière pour la journée.

De toute façon on fume plus. Peut être que vite on construira des forts avec elle et qu’on remontera le volume de la musique pour danser à trois. Ce sera chaud comme un pull d’hiver.

Dessin : Éloïse Amelot (aka ma chère et tendre).

L’enfant galet

Y a pas de lumière dans les yeux de Mathis.

C’est un regard qui ne se pose sur rien. Ou sur un truc loin, au-delà des murs de la classe.

Les yeux, chez lui, ne sont même pas le miroir de l’âme. Ils sont ternes, usés, sans reflet. Ses six années d’existence ont été assez dures pour polir son intérieur, gommer les aspérités de l’enfance. Ce gamin c’est un petit bout de verre tourné et retourné par les vagues des tempêtes familiales. On a cassé les bouts de lui-même qui dépassaient.

C’est un enfant érodé.

Il dit oui quand je lui rappelle les règles de la classe et trouve autre chose à faire. Il coche une à une les cases de la longue liste des conneries à réaliser dans la classe. Comme s’il effectuait un travail de recherche consciencieux. C’est même pas pour se marrer. Juste pour voir s’il se passe quelque chose, voir si il peut encore avoir un effet sur le monde qui l’entoure. J’ai l’impression quand il construit une tour en lego c’est pour mieux pouvoir se jeter d’en haut. Peut-être que son vide intérieur fait appel d’air.

Avec lui des fois j’ai tenu bon en puisant dans le sac de la patience infinie.

Des fois j’ai lâché.

J’ai un peu gueulé aussi quand le sac était vide.

Et je l’ai laissé de côté parfois. Ce double vide oculaire me renvoyais mon échec chaque matin.

– Donc tu baisses les bras, tu le laisses là se démerder ce gamin ?

– Ben ouais.

– T’as pas honte ?

– Ben si.

J’avais fait des dossiers avec pleins d’acronymes sérieux. Remué un peu le caca social. Ça ne sentait pas bon. On s’était concerté entre collègues spécialisés et entre collègues pas spécialisés. On avait parlé avec la psy et contacté des structures aux noms de lettres. J’avais appelé les potes profs.

Les jours s’en foutaient et passaient.

Les yeux de Mathis ne s’allumaient pas.

Heureusement le quotidien à la grande qualité de l’être. J’avais fini par placer Mathis devant le tableau, près de moi pour (forcément) toujours avoir un œil dessus. Chaque matin quand j’enfilais mes bottes de sept fois sept lieux d’instit j’avais une vue plongeante sur son cahier, sa trousse et sa vie d’élève. A force d’un peu lâcher, d’un peu tenir, il a fini par se passer de grandes petites choses.   C’est l’habitude, le refaire et le redire qui ont fini par fonctionner un peu. La date est apparue sur son cahier. Les mots de dictée se sont trouvés une place sur les lignes. Un peu dans la marge, un peu de travers, un peu partout. Les exercices étaient commencés, à moitié écrit, mais là quand même. On a commencé par se faire un peu confiance, pas trop, juste ce qu’il faut.

Et la voix de Mathis s’est rajoutée dans la chorale des échanges collectifs. Même si c’était des réponses murmurées, juste pour moi, comme si on était deux et pas vingt-sept, il était avec nous. J’ai enfin pu capter un regard, un vrai. Il m’a laissé entrevoir que ça tournait sec dans sa tête, que derrière ses miroirs sans teint il se passait pleins de choses.

Et puis…

Et puis plus rien.

Le dehors a happé Mathis. Après des explications bancales, on l’a amené ailleurs. J’espère dans une autre classe.  Le bureau devant moi est resté un moment inoccupé puis a fini dans une autre salle. Celui qui m’avait préoccupé pendant des semaines est reparti se faire secouer par la vie des adultes. Les quelques facettes de Mathis que les élèves et moi avions mis des semaines à découvrir allaient être encore une fois polies. Le quotidien et la patience, ils sont pas bien costauds face à l’aléatoire social.

Les adultes, ils te transforment un Mathis en galets en quelques jours.   

You want it darker

Il voulait retrouver cette citation. Les mots, ils ne les voyaient pourtant que trop bien. Au gris du crayon à papier sur le jaune des pages de son carnet.  Il forçait sur sa mémoire, faisait travailler ses souvenirs à s’en chopper des courbatures aux neurones.

« Le jour à des atours que… » Non et encore non.

C’est bien lui qui avait écrit ces mots mais le carnet et le crayon avaient disparu. Volés violemment par de vicieux voyous aux visages voilés. Ah ça pour les allitérations y avait du monde mais pour remettre le doigt sur cette phrase, personne. 

« Le crépuscule a des fistules… » Presque

Toujours pas. Les mots ne revenaient pas. C’est par une nuit pas si noire que ça que le hasard avait frappé. Un peu trop fort. Peut-être qu’il aurait dû prendre à gauche après le rond-point ou reboire une bière avant de partir. Mais ces gens-là n’ont cure des « peut-être » et des « si ». Ils étaient arrivés en voiture, cagoulés, et étaient repartis deux trois coups plus tard avec son sac et son téléphone. Il avait continué sa route, pas sûr de la réalité des événements, pas encore conscient de leurs conséquences. Le sang coulait sur sa veste en jean noire.  

« Le zénith est une pépite…. » Pas du tout.

Il avait réalisé bien plus tard que dans ce sac, il y avait sa médiathèque intérieure. Ho bien sûr, il connaissait le concept de bibliothèque intérieure. Les livres qu’on a lus, feuilletés ou dont on a même juste entendu parler bien rangés sur des étagères imaginaires. Mais depuis cette nuit c’est tous ses rayons qui vacillaient comme dans un mauvais film d’horreur. Livres, musiques, photos. Tout tremblait.

«  Le soleil fait des merveilles…. »Encore moins.

Le livre qu’il lisait envolé. Ses écrits dans son carnet évaporés. Les photos dans le téléphone disparues. La playlist qu’il écoutait connoté à la merde. Un pillage en règle, son sac de Constantinople. Leonard Cohen qui résonnait dans ses oreilles à ce moment-là n’aura plus jamais la même voix.

«  Les étoiles posent un voile… »    Sérieusement ?

On avait aussi piqué ses pronoms possessifs. Le « ma » accolé à « ville » n’avait plus lieux d’être. Les rues appartenaient à d’autres. La nuit avait maintenant une sale gueule.

« … »

« … »  

« La lumière des lampadaires a un charme que l’aurore ignore » Oui !

Les histoires que raconte ce butin leurs briseront les reins.

Un court lundi matin de maternelle.

Des hurlements.

Le bruit se répercute dans les couloirs.

On se roule par terre. Bras et jambes agrippent ce qui peut l’être.

Les cris, les pleurs commencent à se propager comme une épidémie.

La panique monte dans la pièce.

Des regards d’incompréhension sont échangés.

On se tourne vers le responsable.  

Moi.

Qu’est-ce que tu vas faire de ce bout d’être humain haut de trois ans qui ne veut pas être ici hein ? Les autres élèves se demandent s’ils ne vont pas rejoindre le soliste pour monter un groupe de pleurs. J’ai essayé la voix douce, la voix ferme, la distraction et même le coup du doudou, rien n’y fait. Les parents passent leurs têtes dans ma classe pour voir quelle torture j’utilise sur cet enfant. Des regards entendus sont échangés.

Pas un peu jeune celui-là ?

Un homme en petite section, c’est pas courant.

C’est le fils de la maîtresse ?

Un soupçon de jugement et aussi un peu de soulagement de ne pas être le maître qui va y rester toute la journée dans cette classe.

Et puis mon chanteur de vocalise se calme et va jouer avec les voitures comme si de rien n’était.

Un accueil en petite section.  Cette espèce de sas de décompression, entre le cocon de la navette parentale et l’inconnu intersidéral d’une journée de classe. Pour certain la planète école est à des années lumières de l’univers de la maison. Ces vingt minutes permettent de reconnaître le terrain, repérer les points de repli stratégiques et apprendre la langue locale.  

Comment te décrire ça. C’est un condensé de ce que la maternelle à offrir, un jus d’apprentissage brut.  Au début je n’y comprenais rien. Je me sentais inutile, je savais jamais où poser mes fesses pédagogiques. Je trimbalais mon cahier d’appel, je vérifiais dix fois la préparation de mes ateliers, je brassais du vent.

Ma formatrice m’avait dit « Observe. C’est un moment hyper hyper important pour comprendre tes élèves, prend des notes, travail sur le langage. Prépare ton accueil à l’avance ».

J’avais préparé. J’avais observé. Je n’avais vu que des enfants jouer et mettre un joyeux bordel dans la classe. Dans un coin Reda pleure parce qu’il veut sa maman, à côté de Philipe qui fait le bruitage des voitures, un doudou a été perdu et des parents demandent à l’Atsem pourquoi ils n’ont réceptionné qu’une chaussette sur deux hier soir, sur les genoux de l’Atsem Julia pleure parce qu’elle va à la cantine ce midi, peut-être, non, oui, elle sait plus. J’avais essayé de taper l’incruste dans leurs jeux. Estelle m’avait précisé « Tu peux pas comprendre » quand je lui avais demandé pourquoi elle mettait la poupée dans la machine à laver factice. Killyane  avait rajouté un « chaussure » que j’avais interprété comme un « Mêle-toi de ton cul ». Mon carnet de note restait vide d’information pertinente et je me sentais soulagé quand venait l’heure de sonner le tocsin du regroupement.

J’avais jeté un coup d’œil dans la classe de la collègue d’à côté. Comme chez moi c’était le bordel, un film de Kusturica où les poules sont remplacées par les lapins de la classe. Contrairement à mes ouailles en roue libres ses élèves avaient une direction, un cap et une capitaine. Elle avait dû prendre l’option don d’ubiquité  à l’IUFM. Un petit mot pour inviter Timéo à faire une tour un peu plus grande, une feuille et un crayon sortis en un éclair pour que Julie, qui en a vraiment envie, écrive son prénom, une demande rapide d’explication sur le nouveau rangement des voitures du garage (les longues bleues d’un côté, les courtes rouges de l’autre), une discussion animée sur la disposition des bancs de classe et une main tenant un café.

Ces vingt minutes en maternelle sont comme un plan séquence dans un film. La caméra avance sans coupe de plan, chaque acteur joue son rôle pour une scène avec autant de variation que de matins dans la semaine. J’étais un spectateur qui ne comprenait pas ce qu’on lui montrait. L’ensemble était trop bordélique pour réussir à saisir les différents mini-instants magiques d’apprentissage. Qu’est-ce que j’allais faire de tout ça moi.

Et puis je me suis assis à la coiffeuse.  

J’ai pas dit grand-chose. J’ai essayé de devenir invisible. Après quelques minutes de flottement, de petites mains, presque expertes, m’ont attaché des barrettes, orné de colliers de perles. On m’a servi un thé à la patate en plastique. J’ai repris du rab avec plaisir. Et c’était là, sous mes yeux. Les assiettes de la dinette avaient été comptées (sans les doigts), les perles soigneusement choisies par couleur et par forme. On avait demandé mais personne ne savait comme s’appelait le truc à trois dents à côté des couteaux. Je me suis dit que j’avais ma prochaine séance de vocabulaire. On a papoté, chacun avec ses mots, sans s’arrêter sur les phrases que personne ne comprenait. Je les voyais réinvestir sans moi ce que j’essayais de leur apprendre au quotidien. C’était joli.

Je vis leurs pupilles devenir de petits engrenages magiques. Tourner dans un sens puis dans l’autre. C’est l’étincelle de la comprenette qui faisait briller leurs mirettes. Voir ce petit apprenant devenir celui qui comprend, qui te réinvente le feu, la roue, et la machine à vapeur entre ses petites oreilles. Il faudrait pouvoir être un fantôme en blouse, un ectoplasme de pédagogie pour que ces moments soient légions. Il faudrait que la voix reste un murmure qui guide et qui ne monte jamais vers le cri qui bride. Il faudrait pouvoir laisser l’innocence apprendre tranquillement, les neurones en éventail. Être bien et veiller, être un phare plus grand qu’Alexandrie et plus discret que l’Atlantide. Que toute la scolarité ressemble plus à un long accueil de maternelle.

Dar la luz

J’ai cru qu’on n’allait jamais te revoir.

T’as attendu que je fatigue, que mes yeux se plissent pour pointer le bout de ton rayon.

J’allais pas dormir, juste me reposer deux minutes.

Tu baignes d’un orange pastel deux paires de pieds posées sur des draps blancs.

Vingt orteils dont dix, minuscules et boudinés (j’ai recompté).

Le linge d’hôpital est zébré d’ocre comme un coloriage magique inachevé. Tu réchauffes doucement la guerrière et notre progéniture. Tu as laissé l’amazone poser son armure avant de venir. Sa fille se repose d’être trop née, juste à côté d’elle. Et moi qui pourtant adore les levés de soleil je m’inquiète que ta lumière ne brille trop pour des yeux qui découvrent juste le jour.

Je me sens comme un garde maigrelet pas encore formé pour veiller sur les joyaux de la couronne. Par deux fois tu as dû te montrer, lui proposer une nouvelle journée, avant que ce soit la bonne, qu’elle se décide à sortir. Deux répètes avant le bouquet d’hortensias final. .

Mais sa mère a tenu.

La barre, le vent, la douleur et la fatigue. Elle avait revêtu l’armure, le glaive et le courage des amazones. Puisé des forces dans des sources que seules les femmes connaissent. Son corps s’est transformé en lion sauvage.  Pas un classique, un vénère, au minimum celui de Némée.

Hercule, un peu con, a tué l’animal. Elle, elle l’a dompté. Elle a apprivoisé la douleur jusqu’à en faire une bonne pote.   Elle a fait du fauve sa nouvelle peau pour devenir lionne. Si il avait fallu elle aurait rayé un par un de sa liste les douze travaux pour arriver à donner la vie. Tremper sous la douche de la maternité comme dans les écuries d’Augias. Porteuse d’un ventre rond comme le monde d’Atlas. Ma femme, les femmes, sont des amazones, rien, ni personne ne devrait les obliger à réaliser cette odyssée.

Maintenant entièrement baigné dans la lumière les pieds s’agitent.

Ma fille bouge, tète une tétine invisible et se rendort.

Ma femme jette un œil, voit les miens ouverts et sombre à nouveau.

Pendant la bataille, il n’était pas questions de compter les blessures, les entailles et bleues récoltés. Maintenant le corps réclame un temps mort et un état des lieux. Moi pendant leurs exploits j’ai dépensé notre PEL en café, la machine me connait par mon prénom. J’ai soutenu comme j’ai pu. J’aurais aimé prendre l’option accouchement en relais, une heure chacun avec partage de la douleur. Je me demande si il existe des tutos pour pouvoirs se faire pousser des paires de bras supplémentaires.  Devenir une espèce de dieu indien pour pouvoir les soutenir toutes les deux en même temps et tout le temps.

À contempler leurs bouilles enflammées par le soleil j’ai de l’amour et de la fierté qui débordent par tous les pores de la peau.  Je sue le bonheur. Réchauffe les. Je dormirais plus tard. 

Chapitre 2

Après la partie avec le général j’avais rejoint la fête organisée pour « le mouvement ». J’avais gardais un moment le silence observant les festivités en repensant à Hockaleuk. C’était un procédé terrifiant. J’imaginais très bien comment voir, imaginer un homme vous couper les membres un à un pouvait vous rendre fou. Comment peut-on atteindre un tel niveau de folie et devenir chercheur en torture ? Comment peut-on vouer sa vie à la souffrance d’autrui ? 

Je frissonnais et me reconnectais au monde qui m’entourait. Dans la plus grande salle de notre bâtiment  «la salle des arts »  une centaine de personnes étaient rassemblées. Des fauteuils imposants  matérialisaient un triangle dans la pièce représentant les « trois ». Nous étions dirigés par trois « responsables » et tous les ans nous en changions.  Les responsables allaient diriger une autre de nos trois villes. Je vivais dans Bordeaux La vieille mais Lyon La haute et Marseille La fosse tenaient encore debout. Neuf responsables dirigeaient trois villes pendant trois ans.  Apparemment ceux qui avaient inventé le système avaient mis une option sur les multiples de trois.

Le mouvement, normalement prévu pour l’année suivante, avait été avancé. La guerre était aux portes de la ville. Bordeaux avait appelé à l’aide. Un mouvement anticipé avait été organisé pour décider d’une stratégie défensive commune.

Ce soir-là les fauteuils étaient vides, les trois meubles étaient symboliques et hébergeaient plus souvent des enfants en quête d’un lit de fortune que les postérieurs des responsables. Malgré les circonstances les habitants du Fort avait choisi de fêter le mouvement et avec lui l’arrivé de ceux qui les avaient suivis avec l’envie de changer de ville, de voir de nouveaux horizons pendant un an. Peu nombreux étaient ceux qui se risquaient à entreprendre ce voyage dangereux. Généralement seuls quelques jeunes audacieux se lançaient sur les routes avec les trois.  

Une voix connue me tira de mes pensées géopolitiques :

– Tu ne tiens pas assez droite, ton pied droit reste trop longtemps au sol quand tu avances et tes poignets sont rigides. Tu t’entraines beaucoup mais tu oublies de travailler ton changement de main et surtout tu négliges tes intestins. Et tu fumes toujours tes veilles cigarettes.

La chorégraphe. Elle me connaissait mieux que moi-même. Chaque grincement de mes articulations lui parlait, le moindre mouvement de mes orteils la renseignait sur le relâchement de mon entrainement. Un doigt de travers sur une fourchette lui racontait l’histoire de votre vie, vous portiez votre verre à vos lèvres du bras gauche en tournant le coude vers l’intérieur elle pouvait vous conter les dix derniers mois de votre vie.

– Mais tu es belle. Ton pantalon te va très bien, accordé à ton haut. Ce serait dommage qu’une lame déchire l’ensemble par manque d’entrainement.

Gertrude, au top de la mode même en temps de guerre.

– Mais j’aurais choisi un autre bijou pour les cheveux.

Merde, je le savais, j’aurais dû choisir la boucle en cuivre.  

Je dis « elle » pour la chorégraphe mais la grammaire ne pouvait décrire le genre de mon amie. Mon mentor évoluait sous la forme d‘une personne androgyne aux courbes ambigües. Dans mon esprit grammaticalement limité, je m’étais arbitrairement arrêté sur un pronom féminin pour la désigner. Ce soir-là, elle était vêtue d’une robe bleu nuit qui mettait en valeur ses yeux verts. Sa coiffure d’une complexité qui dépassait mes connaissances de simple mortelle, imbriquait bois clair et cheveux noirs. Un maquillage simple faisait ressortir la finesse de ses traits et les minuscules taches de rousseurs qui constellaient son visage. Elle se déplaçait toujours avec une grâce et une élégance qui me dépassait.

– Je me suis laissé dire que le chapitre sur la furtivité en zone de combat mériterait d’être revu en profondeur. J’espère que tu gardes mes enseignements en mémoire.

Faire tomber une tour centenaire ne passe apparemment pas inaperçu à Fort du Croissant.  

– Dès que ma main se pose sur la garde de mon épée.

Elle ne répondit pas mais me regarda avec insistance dans l’attente de quelque chose

– …Et jusqu’à ce que l’acier rentre dans son fourreau. Complétais-je en souriant.

La chorégraphe prit ma main entre ses longs doigts fins. Je sentis le relief des fines cicatrices qui constellaient ses mains et l’ensemble de son corps.

– Que tes pas demeurent sur ma petite danseuse.

Ses mots me touchèrent plus que je ne voulus le laisser paraitre. La savoir en ces murs me rassurait plus que de raison. La ville ne tomberait pas, Camille Vespini  serait là.

– C’est bon de vous revoir Camille.

Nous nous dirigeâmes vers le buffet. L’intendance du Fort avait encore fait des merveilles avec moins que rien. Des planches de bois brutes posaient sur des briques peintes avec application servaient de tables. Des pains fourrés côtoyaient des légumes découpés avec finesses et pour mon plus grand bonheur je découvris même du fromage. Je me promis de ne pas repartir de cette salle sans avoir sérieusement entamé ce met délicat. Les plats étaient disposés par groupe de trois comme le voulait la tradition. Des fleurs sauvages dénichées on ne sait où habillaient le tout.  Le Fort était en fête. Chaque résident mettrait ce soir un point d’honneur à oublier l’extérieur de nos murs et à profiter de la soirée.

A mon grand étonnement Camille nous servit à chacune un verre de bière. Que mon mentor surgisse de nulle part passe encore, c’était dans ses habitudes, mais qu’elle me propose de l’alcool me sciait littéralement.  Les choses allaient mal.

– C’est si grave que ça ?

Nous nous assîmes sur des poufs usés dans un coin de la salle. Elle s’assit en tailleur, je m’affalais avec toute la grâce qui me caractérisait. Les sièges des trois étaient toujours vides au centre de la salle. Je n’avais pas encore aperçu  les trois nouveaux surement en train de délibérer quelque part sur de sombres sujets qui me dépassaient. Leurs prédécesseurs, appelés maintenant les troisièmes,  était déjà parti pour la Fosse il y a un mois. La chorégraphe garda le silence quelques minutes, semblant choisir ses mots, ses yeux dérivant sur les corps en mouvement de la fête.

– Que sais-tu de la FMC Roude ?

– Qu’ils aiment les acronymes ?

– Merci pour ton analyse géopolitique de haut vol.

– De rien, j’ai bien bossé mon histoire.

Je gagnais du temps, ça puait les mauvaises nouvelles à plein nez. Je réfléchissais quelques secondes et récitait ce que je savais :

– La force de maintien du chaos, FMC. Ce sont les descendants des déserteurs des guerres blanches, des soldats venus de partout et nulle part, exposés à toutes les saloperies des guerres des hypothèses. Avant ils se faisaient appeler l’AIP, l’armée irrégulière de la poudre et cherchaient par tous les moyens à fabriquer de nouvelles armes à feu. Ils voulaient réapprendre à faire ce que le Grand cessez le feu a interdit. Après avoir cherché des plans, des ingénieurs et des caches d’armes pendant des années ils se sont fait une raison et ont changé de nom. Nous les appelons souvent l’armée sans but. Leur sigle est un personnage noir à quatre bras en hommage à une déesse indienne. J’ai bon ?

– Apparemment tu écoutes plus Alceste que je ne le croyais. Et ces dernières années ?

– La FMC jusque-là n’œuvrait qu’à maintenir un état de guerre permanent. Ils vouent un culte au désordre, à la guerre et à une espèce de divinité guerrière. Ils attaquent ceux qui sont sur leur passage. Mais depuis un an la FMC attaque le Fort en continu. Ils ne sont menés par personne en particulier. Ils erraient depuis dix ans dans ce qui fut l’Espagne, la France et l’Italie avant de faire une fixation sur nous. Ils ont attaqué le Fort à plusieurs reprises sans réussir à franchir le pont des matières mais nos pertes ont été importantes. J’ai cru comprendre qu’ils ne s’intéressaient ni à Lyon ni à Marseille pour l’instant. Quelqu’un d’avisé m’a dit «  Quand ils retrouveront un but nous auront du souci à nous faire », il semble que ce soit le cas. 

– Le général est un homme avisé. Ces fanatiques ne prient pas un dieu mais six divinités de la guerre et du Chaos qu’ils appellent la Sive. Des dieux et déesses empruntés aux anciennes mythologies, de Kali la déesse indienne à Arès.

– Est-ce que vous pensez que l’on est capable de les repousser ?

– Il n’y a plus personne à repousser Roude, la force de maintien du chaos a disparu.

– Comment ça disparu ? Ils ont été vaincus ?

 – Non, ils se sont tout simplement évaporés, volatilisés.

J’étais tenté de me lancer dans un concours de synonyme, j’hésitais à balancer le mot « envolé » J’essayais surtout de devancer les conclusions de mon mentor.

– Alors nous avons un problème de moins sur les épaules. Sans la FMC il ne nous reste plus que les diamantaires et les Clubs à gérer.

– Une armée de plusieurs milliers d’épées ne disparait pas sans une bonne raison ma danseuse.  

– Vous pensez que la FMC a un rapport avec les Diamantaires ?

– J’ai plusieurs théories.

– Et laquelle vous inquiète le plus ?

– Donne-moi tes propres conclusions, puisque ton expertise en géopolitique n’est plus à prouver. 

– Ça m’apprendra à faire la maline.  Je réfléchissais quelques secondes le nez dans ma bière avant de répondre.

– La FMC n’a pas pu vraiment disparaître. Elle s’est peut être dissoute, répartie dans les différents clubs. Si c’est le cas c’est plutôt bien pour nous, nous n’avons plus à craindre une armée entière mais plusieurs petits groupes. Je ne pense pas que les diamantaires soit des membres de la FMC. Je dirais que le plus probable est que la FMC ait rencontré les diamantaires et qu’elle n’y ait pas survécu. Ce qui inclurait quand même une armée de diamantaires ce qui serait très mauvais pour nous. Ou les diamantaires et la force de maintien du chaos sont des problèmes distincts, ce qui voudrait dire que la FMC a trouvé un but et se prépare quelque part à quelque chose. Le pire serait que les Diamantaires et la FMC soient coordonnés. Si nous devons faire face aux deux en même temps, nous sommes perdus.

– Continue.

– Et si vous êtes là c’est que vous pensez que les réponses sont ici avec les Diamantaires. Et vous voulez former un super duo d’enquêteur avec moi, genre mentor et son élève résolvant les mystères de Bordeaux. Je pourrais avoir une loupe ? Le club des deux ça vous va comme nom ?

– J’aimerais bien Roude. Notre enquête va devoir attendre, officiellement je suis en ces murs parce que j’ai été convoqué par les trois en tant qu’ « experte ».

Comment arrives-ton à mettre des guillemets dans une conversation sans lever les doigts et sans changer de ton. Je n’étais qu’un puit honteux d’ignorance sans fond face à mon mentor.

– Votre expertise dans les arts guerriers n’est plus à prouver.

– On me demande mon avis sur autre chose.

Le regard de la chorégraphe se reposa sur les danseurs dans la salle. Elle frottait les deux anneaux de métal noirs qui entouraient ses index. Je ne l’avais plus vu faire ce geste nerveux depuis très longtemps, lors d’heures sombres que j’aurais préféré oublier. Je remarquais malgré moi que des petites rides étaient apparues sur les traits fins de son visage et que des cernes se dessinaient sous son maquillage.

Je ne pipais mot pendant quelques minutes. Le deuxième domaine d’expertise de Camille Vespini était à n’en pas douter l’arme qu’elle avait passé plusieurs années à forger.

– Ils vous ont demandé votre avis sur moi. Déclarais-je avec une pointe de colère dans la voix. Je commençais à avoir la désagréable sensation d’être un objet dont on a demandé les qualités et les défauts à son fabricant.

 – Ils me l’ont demandé et je vais leur donner. Je ne suis pas sûr qu’ils apprécient « mon point de vue » Roude.

Art des guillemets, je te maitriserai un jour.

– A quoi dois-je m’attendre ?

– La situation est complexe.

– Comme toujours.

– Encore plus que d’habitude ma danseuse.

– Et vous ne me direz rien plus bien sur.

J’essayais de ne pas laisser transparaitre mon irritation. Camille avait la désagréable habitude de me protéger sans m’en informer ou en ne m’en disant le moins possible. Plus le temps passait plus cette manière de faire m’exaspérait. Encore une fois elle ne m’avait rien dit, elle s’était contentée de me faire réfléchir sans me donner ses propres conclusions.  Elle sembla hésiter avant de répondre, une voile de tristesse voila ses yeux verts.

– Je te le dirais quand tu auras besoin de savoir.

Une autre de ses phrases fétiches. Le ton de sa voix était doux mais son regard fuyant. Le tintement des anneaux sombres avait ponctué chacun de ses mots.  C’était comme voir un adulte pleurer pour la première fois, ou s’apercevoir que ses parents ne sont pas invincibles. La chorégraphe avait peur.

***

J’avais déambulé mollement entre les différentes conversations de la soirée en ruminant les insinuations de mon mentor. L’art de la mise en garde voilée et de la rétention d’informations.  Je buvais maintenant mon verre assise sur un tabouret à l’écart de l’agitation.

J’aimais pourtant ces fêtes rares en cette époque trouble mais la fatigue et l’alcool avait eu raison de ma sociabilité. Mon regard errait dans la salle.

Les moulures de la salle des arts avaient pris un coup de vieux, les murs avaient perdu leur blanc éclatant depuis longtemps mais les lampes solaires données  à l’ensemble une lueur rassurante. Des nuances orangées et ocres éclairaient les corps en mouvement. Sur la piste, on se trémoussait au son de la musique. Les pieds des danseurs glissaient sur le parquet, les sourires sautaient d’un visage à l’autre, les rire batifolaient dans l’air à la recherche d’oreilles à remplir.  Ils dansaient pour le plaisir, l’air de rien, comme ça. Et que je me dandine pour rigoler et que je virevolte sans épée dans les mains et que je ne pense pas aux monstres en embuscade dehors. La beauté du moment me frustrait. J’avais utilisé la danse trop récemment pour bouger mes fesses sans penser à des yeux colorés, exorbités.

– Il a encore fait du dégobi Léonard ?

Une minuscule main me tirait le pantalon. Cette main ridicule appartenait à un petit être portant des lunettes démesurées. Accompagnée de sa mère, Philipe, l’un des marmots était venu me tirer de mes pensées.

– Non il va mieux, pas de dégobi mais quelques crottes dans ma chambre, tu pourras le voir demain si tu veux Phil

– Il  a volé Léonard ?

Philipe était un des plus grands fans de Léonard le Dodo. Son obsession pour les exploits aériens de l’animal n’avait d’égal que son amour pour la grosse poule noire.

– Tu avais quelque chose à lui donner Philipe.

Sa mère s’était avancée et avait tendu à son fils une feuille pliée. Sa mère, Attaya N’Tsour, la faiseuse de choses. Attaya N’Tsour, que j’avais appelé « ma presque maman » dès mes six ans et qui du haut de ses dix-neuf ans avait agi en tant que tel. Je me levais et la prenais dans mes bras, son odeur sucrée rassurante emplie mes narines. Ses longs cheveux bruns et bouclés me chatouillèrent le bout du nez. Atta avait un beau  visage tout en rondeur et la peau couleur caramel. Ses yeux gris se posaient toujours sur le monde avec bienveillance et humour. Elle portait ce soir-là une jolie robe longue noire et blanche.  Elle me rendit mon étreinte et posa un baiser bruyant sur ma joue.

– Je t’ai fait un grabouillage, dit Philipe.

Je m’extasiais devant l’œuvre mais ne distinguait que des traits chaotiques.

– Et bé en fait, c’est Léonard qui t’aide à tuer des gros moches et il vole très haut et en fait il fait tomber des épées sur eux.

Le grabouillage ou l’art de raconter de véritables sagas avec de simples traits. L’abstrait dans sa forme la plus pure. Jackson Pollock n’a rien inventé, ce gros copieur, c’était  un simple grabouilleur passionné qui a réussi à  faire croire l’inverse aux adultes.  

– C’est magnifique Phil.

– Ouais je sais. Tu le mettras dans ta chambre comme ça Léonard le verra.

– Promis crapule !

– Je suis pas une crapule, Je suis Zun Nareutisteeu même.

 Attaya avait réquisitionné un tabouret et s’était assise à mes côtés.

– Tu ne vas pas bien ma fille. C’est d’avoir détruit la moitié de la ville qui te déprime ?

– Elle casse tout Roude. Renchérit Philipe avec un petit rire espiègle.

– Il va falloir me lâcher la grappe avec ces vieilles pierres hein ! J’essaie de sauver vos fesses pas de préserver le patrimoine mondial.

– Et puis elle fait du boudin. Continua le marmot.

– Oui elle fait du boudin ta frangine mon cœur. Tu vas lui faire un calin, elle va péter un coup et nous dire ce qui la turlupine.

Je ne suivis pas les conseils sur la flatulence mais le câlin fut fait. Je ne pouvais décemment pas m’énerver contre ces deux-là, ils étaient trop fort pour ça.

– Pardon Atta, la journée a été longue.

Je lui racontais en détails les événements des heures passées. Je ne cachais jamais rien à Atta, elle comprenait tout et si j’en oubliais, elle devinait. Elle m’avait élevé, en prenant bien soin de respecter chacun des sens du mot. Elle m’avait vu grandir et me portais vers le haut. Je la soupçonnais fortement d’être une espèce de divinité,  pure, douce, échouait sur Terre par hasard.  

– Comment as-tu trouvée ta nouvelle armure ? demanda-t-elle après avoir écouté avec attention.

– Presque parfaite, il faudrait juste desserrer les plaques des coudes, ça grince un peu sur les enchainements intérieurs.

– Je m’en doutais, je m’occuperais de ça.

– Et si tu pouvais réfléchir à des lunettes, les éclats de pierre sont passés un peu prêt de mes yeux.  

– Je vais voir ce que je peux faire. Pas de casse sinon ?

– Non, le kevlar renforcé restera une de tes plus grandes idées.

– Qui ne te protège que du tranchant des lames et pas des impacts je te rappelle.

– Ce serait moins rigolo si je ne risquais rien !

Attaya fit la grimace. Elle militait quotidiennement pour que je reste bien au chaud dans mon lit et que je laisse les batailles aux grandes personnes.  Mes vingt-quatre années n’étaient pas un argument pour Atta qui me voyait souvent comme une gamine brandissant un bâton tordu. Elle désapprouvait mais préférait m’envoyer au front avec l’équipement adéquat fabriqué par ses soins que laisser sa Gertrude partir en guerre en salopette. 

– C’est confirmée Roude, elle est là, c’est une des Trois . Les yeux d’Attaya pétillaient d’excitation. Elle avait attendu le mouvement des trois avec encore plus d’impatience que moi.  L’une des Trois avait des talents qui intéressaient particulièrement Atta.

– Je sais Atta, c’était prévu.

– Tu vas devoir la jouer fine Roude.

– Il va falloir m’apprendre.

– Je ne suis pas sur que tu apprendras un jour ma grande mais dans ma grande bonté je serai ton guide sur le chemin de la finesse et de la stratégie.

– Tu es bien miséricordieuse. Que les dieux de la manipulation nous guident.

– Que le grand cric te croc, déclara Phil. Son Amen à lui.

Après m’avoir embrassé bruyamment, Atta était parti coucher Phil. Ils s’étaient éclipsés avec des airs de conspirateur du dimanche. Je me dirigeais vers le buffet pour casser la croute, bien décidé à honorer ma promesse faite au fromage. J’étais en train de me servir quand une inconnue passablement éméchée se dirigea vers moi. Je ne l’avais jamais vu, elle devait donc venir de la haute. Ses cheveux était encore pris dans l’élan de la piste de danse et ses chaussures avait été voir ailleurs si elle  y était.

– Tu ne danses pas  grande guerrière ?  m’interrogea la jeune femme.

– J’ai peur de perdre mes chaussures et ma dignité capillaire

Elle me sourit et fit un pas vers moi. Elle sentait l’alcool et sa robe noire avait connu des jours meilleurs. Je n’étais pas trop d’humeur à parler surtout avec des inconnues ivres et mal fagotées. Qu’on me laisse marmonner ma rage dans mon coin, mon désespoir quelque part et ma vieillesse ennemie où j’en ai envie. 

– Ton humour est déjà allé se coucher apparemment. C’est dommage que tu sois toute fâchée. Je t’aurais bien invitée à danser. Me fit-elle remarquer en piochant dans le buffet.

Je ne la trouvais pas trop mal, un teint bronzé, un nez en trompette, de longs cheveux bruns dans lesquels quelques tresses tenaient encore courageusement.  Elle faisait quelques centimètres de plus que moi. Ses traits secs lui donnaient un air sévère mais deux fossettes entouraient ses mots de jolies parenthèses.  

  – Je suis un peu fatigué pour danser.

–  Rapport au fait que tu danses une épée entre les mains ?

–  Quelque chose dans ce gout-là. Peut-être que tu peux m’offrir un verre?  

–  Si ça peut te faire sourire, allons-y pour une bière.

Elle me remplit mon gobelet en bois avec de la bière artisanale et me le tendit avec une petite courbette. 

– Voilà votre verre Madame.

– J’ai l’air si vieille que ça ! Je préfère Roude. Lui répondis-je en acceptant le verre avec un sourire. Je tendais ma main vers elle. 

– June.

Elle me rendit ma poignée de main. Sa peau était rugueuse, sa paume pleine d’ampoule. Surement une guerrière ayant escorté les trois jusqu’à Bordeaux.

– Que viens-tu faire par ici June ?

– Je m’ennuyais dans la Haute. Les armées sans but ne venaient pas nous embêter et je n’avais plus rien à lire.

– Et tu lisais quoi d’intéressant dans les hauteurs de l’Est ? Je pensais à notre propre bibliothèque, et commençais à me dire que parler, surtout de littérature, pourrait me détendre. Mon interlocutrice s’était appuyé contre les tables du buffet.

– Des guides.

– Dèsguide ? Connais pas.

Elle eut un petit rire entre parenthèses charmant. Je commençais à apprécier cette discussion. Avec un peu de chance la soirée prendrait une direction intéressante qui rattraperait la journée.

– Non, des guides de voyages qui décrivent des endroits qui ne doivent surement plus exister.

– Tu dois en savoir des choses sur le vaste monde, tu pourrais peut être venir nous aider pour les cours des marmots. Et tu aimerais aller où avec tes belles petites jambes ?

Elle hésita.

– Je dirais Venise.

– Venise est sous l’eau depuis longtemps.

– J’ai lu un livre qui parlait de « la citta alta », une Venise haut perché dans les airs.

– Avec des gondoles qui volent ?

– Des vaporettos dans les nuages. Au pire avec un tuba je pourrais voir le Palais des Doges.

– Boire Venise et mourir. J’attrape mon maillot et c’est parti.  Donc tu es venu chercher l’aventure ? demandais-je intéressé.

Elle ne me répondit pas. Elle avait tourné brusquement la tête vers le côté opposé de la salle comme si elle avait reconnu quelqu’un dans la foule qu’elle ne voulait pas voir. La réponse fut longue à venir.

– Oui, trouver la bagarre, tuer des méchants par paquet de douze. J’ai pas passé dix ans à apprendre à me battre pour garder mes épées rangées.

Chaque enfant des trois villes, dès l’âge de dix était entrainé au maniement des armes blanches jusqu’à ses vingt ans.

– Tu t’es déjà battu contre des soldats de l’armée sans but ? l’interrogeais-je.

Une ou deux fois, pendant des missions de repérage.

Entre chaque phrase elle tournait la tête dans une direction puis dans l’autre. Elle donnait l’impression d’être en pleine montée de quelque chose.

– Et tu es au courant de ce que nous avons comme méchants dans le coin ?

– Des gros costauds, que tu es, il parait, la seule à pouvoir tuer.

– Malheureusement c’est plus qu’une rumeur.

– Et tu fais comment ?  Tu remues tes fesses pour les faire fuir ?

Sa voix trembla, monta vers les aiguës. J’avais l’impression de l’avoir vexé. Il ne me semblait pas avoir été insultante.  

– Je te laisse ma place avec plaisir. 

– Si c’est pour avoir un nom ridicule aussi, non merci. Franchement « la danseuse » ? Tu aurais pas pu trouver mieux ?

– Tu prends la tête de mon service com quand tu veux.

– Sans façon, j’essaie juste de comprendre. Tu es quoi du coup, une super-héroïne ? L’élu qui va nous sauver ? 

Elle parlait de plus en fort et se touchait frénétiquement les joues. Une droguée. Dommage j’aurais voulu que notre conversation dure un peu plus. J’allais encore dormir toute seule ce soir. Je commençais à m’éloigner de la jeune femme. Je n’avais ni la force ni l’envie de me fâcher avec une inconnue pour une raison qui l’était aussi.

– Si tu veux t’essayer à tuer des Diamantaires je t’en prie, fonce. Si ça t’emmerde que je sois la seul à pouvoir le faire, tant pis. Mais laisse-moi passer ma soirée tranquille.

Avant que j’ai eu le temps de m’en aller, elle tourna ses talons nus et repartit danser d’une démarche erratique. Je la regardais dodeliner au son de la musique. Tant pis pour ma fin de soirée.  Je sortais de la salle et récupérais mon blouson, un vieux bomber usé. Je me sentais maintenant plus fatigué qu’énervé. En soupirant, le moral remplissant mes chaussettes jusqu’aux chevilles, je montais prendre l’air sur le toit. Sous une pierre brisée  m’attendait l’un de mes derniers paquets de cigarettes. Je sortais mon briquet de la poche de mon blouson. C’était l’objet le plus précieux que je possédais. Quelques centilitres de gaz dans un monde où les énergies fossiles avaient disparus.  Une petite réserve du feu d’avant, des lueurs de l’avant guerres. Quelques faibles lumières brillaient sur la rive droite. Surement des camps de dompteurs itinérants ou d’autres êtres dont je ne voulais surtout pas connaitre l’existence. J’ouvrais la verrière qui donnait sur la salle des arts pour entendre la musique. [Con todo la palabra, con todo sonrisa, con todo mirada, con todo caricia].Lasha, imprégna l’air de sa voix irréelle de conteuse. [Avec tous les mots, avec tous les sourires, avec tous les regards, avec chaque caresse] Son timbre inimitable se glissa dehors avec moi et cela rendit la nuit plus belle. Je m’asseyais sur le rebord du bâtiment, ma super copine la bière d’un côté, ma grande pote la clope dans l’autre main. Eli me manquait, j’aurais voulu me serrait contre elle, écoutait cette chanson et me dire qu’elle avait été écrite par elle pour moi. Mais j’étais toute seule sur ce toit. Eli était partie. Ce n’était pas ce soir qu’une inconnue allait combler ce vide. Les lumières du pont des matières se reflétaient dans les eaux noires de la Garonne. Je frissonnais au souvenir de ce qui pouvait nager dans ces eaux. Ma conversation avec la demoiselle éméchée m’avait perturbé. La venue de nouveaux arrivants était normalement synonyme de nouvelles interactions, de moments de joie, de partage mais pas d’échanges à tendance bipolaire. S’ils étaient tous comme ça, l’année à venir n’allait pas être de tous repos. C’était bien elle qui avait parlé de m’inviter à danser et c’est elle aussi qui m’avait offert un verre. Sur mes conseils certes, mais il me semblait reconnaitre encore quand une fille me draguait. Apparemment mes capacités de danseuse lui posaient problème ou peut être avais-je dis une énorme connerie. (Pas impossible)  Entre les inquiétudes de la chorégraphe et les attaques de l’autre hystérique, j’allais vite raccrocher mon épée pour qu’on me lâche le tutu. Et puis merde, j’étais pour l’instant la seule à pouvoir faire le job, ce n’était pas de ma faute si les bâtiments ne tenaient plus debout. Si d’autres quidams pouvaient remuer leurs épées au son de la musique, aucun souci je prendrais ma retraite avec plaisir. Je me sentais seul dans mes ballerines de danseuses. J’en avais marre qu’on me balance devant des hordes de monstres en me disant démerde toi, tu es notre seul espoir, mais nous on aurait fait autrement. Je soupirais et glissais ma cigarette entre mes lèvres. D’un commun accord avec moi-même, je décidais de fumer et d’aller héroïquement me coucher. Lorsque je me relevais, mon cœur essaya d’aller voir comment été le monde extérieur loin de ma cage thoracique. June se tenait droite à trois mètres de moi. Elle s’était approchée sans un bruit, dans mon dos.  Sa robe froissée ondulait légèrement portée par le vent d’été, ses cheveux en bataille étaient collés à son front par la sueur. Son ébriété ressemblait maintenant à de la folie furieuse. Une lueur de défi animait ses yeux verts. Son apparition fantomatique m’avait fait frôler la crise cardiaque.  Je ramassais ma cigarette par terre et jetait un regard à feu ma bière, brisée par une chute mortelle. Repose en paix. Apparemment, ma soirée merdique ne faisait que commencer. 

– Mais c’est pas vrai ! J’avais juste envie de fumer une cigarette et d’aller me coucher. Laisse-moi tranquille. Qu’est-ce que tu fais planter là ? On dirait le fantôme de la dame blanche mais en robe noire et beurré. Si tu veux faire l’apparition flippante met au moins un drap sur la tronche. Si tu veux t’excuser c’est mal parti et puis tu vas pouvoir aussi t’excuser pour ma bière.

J’ai malheureusement une grosse tendance à monologuer en état de stress.

– Et en plus elle boit et elle fume. Ça c’est de la guerrière ! Mais tu te prends pour qui ?

Elle ne répondait pas à ma question et semblait portée sur le mode interrogatif. J’avais envie de lui retourner la question. Qu’elle aille trainer sa schizophrénie plus loin. Elle commençait presque à me faire peur avec ses yeux d’illuminée.  Elle ponctuait ses phrases de grands mouvements saccadés qu’on eut dits indépendants de sa volonté.

– Je ne me prends pour personne, va te coucher, tu as trop bu.

– Tu es l’unique ? la seule ?

Un style intéressant mais quelque peu inquiétant.

– Je suis désolé si je t’ai vexé ou fait du mal d’une façon ou d’une autre. Explique-moi au moins que je puisse t’aider.

Mes paroles ne l’atteignaient pas, lui parler était comme pisser dans un violon.

– Viens t’assoir June, on pourra discuter calmement. Je t’offre une cigarette.

– Madame fait des pointes et se prend pour l’élue. Mais va bouffer ton juste au corps !

Uriner dans un violoncelle plutôt. C’était de mieux en mieux.

– Ça ressemble à rien ton histoire de danse ! De la musique et une épée ! Mais ils t’ont conçu comment tes parents pour que tu sois comme ça ?

Ouch.

On avait dit pas les parents.

Alors.

Alors, je m’énervais.

Je pointais ma cigarette comme on pointe une arme.

Pris mon briquet dans ma poche revolver.

Et fit feu d’un mégot rougeoyant.

J’aurais voulu m’énerver comme une vraie héroïne,

Caméra sèche, fuyante,

Violons qui grincent en fond.

Pression qui monte à chaque coupe de plan.

Mais elle ne me vit que comme un petit magicien dont on aurait trouvé le tour avant la fin. Contente d’avoir eu ce qu’elle voulait.

– Jamais au grand jamais…

Je brandissais mon doigt armé de ma clope allumée et abusait clairement du mot jamais.

– …tu ne parles de la mort de mes parents…

Poings serrés, rouge au visage.

Devant la conviction dans ma voix elle prêta quand même un bout d’oreille au fond du propos.

– …le sourire au lèvre…

Je hurlais mes phrases à moitié consciente de déconner à plein pot.

– …sans savoir le prologue ou l’épilogue…

Elle  reprit son bout d’oreille devant la complexité des mots.

– …de leur histoire !

Un silence comme on en fait plus (ma brave dame) ponctua la phrase.

Un troupeau d’ange passa.

J’attendais des excuses, une parole, un geste qui changerait mon état de fureur irrationnelle.  

Elle finit par se rapprocher de moi.

Trop près de moi.

Je ne sais plus trop à quel moment son poing rencontra mon visage. Le coup m’ébranla mais mes réflexes prirent vite le relais. Je répliquais avant qu’elle ait pu lancer une deuxième attaque. Quand elle rencontra le sol, je m’apprêtais à recommençais à monologuer.   

Son pied balaya mes chevilles. Les premiers mots de ma diatribe rencontrèrent le sol en même temps que mon  visage.    

Je me relevais de la poussière tartinée sur la joue.  Mes muscles s’étaient crispés, j’en avais assez de cette gamine, assez de cette soirée.  Je ne voulais pas me battre, encore moins danser mais la perspective de me faire botter les fesses ne m’enchantait pas non plus.

– Tout a été dit je crois .

Je me dirigeais vers l’escalier, bien décidé à attendre que cette journée m’oublie et aille voir ailleurs si j’y étais.  Je sentis un froissement infime que mes sens perçurent avant ma conscience. J’arrêtais le poing lancé sur moi du plat de ma paume et repoussait la main de mon assaillante vers le bas. Elle avait voulu me frappait, encore, par derrière. 

La musique dans la salle des arts s’était arrêtait, une courte pause entre deux morceaux. Elle se tenait devant moi, silencieuse, le corps entier tendu.

– Je ne vais pas me battre contre toi. Murmurais-je. 

Mais qu’est-ce qu’elle voulait ? M’affronter ? Prouver au monde qu’elle était plus forte que moi, que je n’étais en rien la danseuse dont « les trois » parlaient ? J’avais instinctivement portée la main à la garde de mon épée, que j’avais laissé (bien sûr) dans ma chambre. Je n’avais que mes petits poings musclés pour me défendre. Je commençais à me demander comment cette soirée allée finir. Un filet de sang coulait le long de sa lèvre, sa robe était tachetée de poussière blanche mais son regard était fixe, arrêté. Quelque chose me dérangeait dans ses yeux. Elle semblait voir quelque chose au-delà de moi, ou à l’intérieur. (J’avais la braguette ouverte ?). J’allais tenter une sortie pacifiste quand un sourire étrange illumina son visage. Ses yeux s’allumèrent. Avec un rictus terrifiant elle fonça sur moi. De son pied, elle frappa mes côtes. J’encaissais le coup, plus violent que prévu. Je l’attaquais par la droite, visant son épaule. L’immobiliser sans lui faire trop de mal. Mon coup n’atteignit pas sa cible et mourut contre son avant-bras. Elle était rapide et précise. Malgré mon entrainement elle m’obligeait à reculer. L’alcool que j’avais ingéré et l’effet de surprise jouaient en sa faveur. Il fallait que je me concentre mais je n’arrivais pas à intégrer la situation.  Je descendais les marches de l’escalier donnant sur la grande salle.  Chaque pas en arrière était une petite défaite. J’avais frappé le mur deux fois en voulant l’atteindre. Un de mes doigts avait pris un angle bizarre genre équerre en fin de vie. Arrivé à mi-chemin de l’escalier ses forces semblèrent diminuer mais un coup de pieds bien placé me fit exécuter une triple roulade, tête contre mur, cul contre marche avec réception en bas d’escalier. Je me relevais rapidement, sans oser faire d’état des lieux de mon corps. Comment pouvait-elle être meilleure que moi ? J’étais la danseuse, merde ! J’allais finir par me faire tuer.  Gertrude ressaisis-toi ! Tu es meilleure qu’elle, tu as courue sur une tour en train de s’effondrer aujourd’hui tu peux bien botter les fesses de cette gamine.  

Elle descendit l’escalier.

Je me dirigeais vers la grande salle en courant, les murs tanguaient. J’avais plus ou moins ébauché un plan avec mes neurones secoués. Si j’arrivais à portée d’oreilles de la musique diffusée dans la salle je pourrais l’utiliser pour déclencher la danse. Il me fallait saisir la frontière tenue qui me permettrait de gagner sans la tuer. Si j’utilisais mon implant je risquais de ne pas m’arrêter à temps et de la transformer en bouillie sanguinolente. La musique atténuait par la taille de la pièce devrait me permettre de garder un semblant de lucidité. Mes écorchures de la journée avaient recommencées à saigner et je sentais que j’allais payer tout ça demain, si demain il y avait.

J’arrivais au bout du couloir dans le hall de la salle des arts. Pendant que mes pieds glissaient sur les dalles de carreaux de ciment, elle s’était lancée dans un sprint pour me rejoindre.  Je commençais à entendre des brides de musique. Approche ma vieille, tu voulais la danseuse tu vas l’avoir. 

« Tu es née de chair,

Tu ne retourneras pas poussière »

Je poussais la porte de la salle de l’épaule. Je me retournais au milieu de la piste de danse, prête à encaisser, les poings fermés,  les oreilles grandes ouvertes.  

Mais je n’avais plus rien à écouter.

Le silence.

Le morceau avait lâchement décidé de finir. Mon plan génial tombé à l’eau dans un plat magistral et douloureux.  Je n’avais comme renfort que le maigre bruit des conversations en cours, même pas le moindre sifflotement sur lequel m’appuyer.

Mon assaillante me rejoignit.  Elle sembla troublée par le public qui se trouvait autour de nous. Elle ralentit une fraction de seconde. J’en profitais pour réfléchir, chose difficile à faire quand vous n’en avez pas l’habitude et quand votre vie est menacée. Il fallait que la musique reparte et vite. J’allais me faire massacrer et devant témoins ! Jamais on a vu laps de temps aussi long entre deux morceaux. Après avoir contemplé les convives de la fête la demoiselle à la robe noire reconcentra son attention et ses coups sur moi. Ses poings lancés ne rencontrèrent que le vide, son pied dressé balaya l’air. Malheureusement pour elle, « A certain romance » des Arctic Monkeys venait de commencer. L’introduction me suffit. Le tome basse de la batterie roula, la guitare prépara la suite. Je me glissais dans mon costume sonore, enfilais mon armure musicale. Garder le contrôle, entendre, utiliser mais ne pas se laisser submerger. Les notes répétées du batteur et du guitariste guidèrent mes mains. Les attaques de  mon adversaire se brisèrent sur mes paumes, chacun de ses coups réduit à une trajectoire évidente et inoffensive. Un murmure inquiet parcourut la salle, l’assistance commencée à comprendre qu’il n’était plus question d’un slow romantique ou d’un fox-trot léger. La demoiselle dérangée me lança une série de bouteilles, genre ninja alcoolique en manque de shurikens. J’esquivais les deux premières et rattrapait la troisième par le goulot.  Je posais le projectile à terre. J’aperçus Whool et la chorégraphe au bord de la piste, à mon grand étonnement ils essayaient de retenir une spectatrice qui tentait de nous rejoindre.  (Reste concentrée).  Sur le fracas synchrone des instruments mon pied fit pivoter le mollet de mon assaillante, mes hanches vinrent se coller aux siennes pour trouver la faille dans sa garde et mes mains créèrent une nouvelle articulation sur son avant-bras. Le bruit des tendons tordus résonna dans mes oreilles sur la dernière note de l’introduction du morceau.

Le couplet commença

Elle tomba à genoux. 

Un soupir de soulagement.

Un regard sur l’assemblée autour de moi.

La musique prenait le dessus. Mon corps voulut continuer à danser, ma concentration vacilla. Je me vis marcher en rythme sur la voix d’Alex Turner vers le couloir. Il fallait que je m’éloigne des notes, que j’arrête d’écouter le dialogue de la guitare et de la basse. Je basculais dans un floue artistique et visuel que m’amena jusqu’à la porte de ma chambre. J’aperçus Léonard caqueter de joie en me voyant avant de brutalement perdre connaissance.