Catégorie : Nouvelles diverses.

La chatte à Schrödinger. (I/II)

Je crois qu’on ne mesure pas vraiment le nombre de micro-choix décisifs que l’on fait au quotidien. On n’imagine pas combien de possibles meurent à chaque instant. On brûle les ailes de l’effet papillon en ne choisissant qu’un seul des ouragans que l’on va déclencher à l’autre bout du monde. Prendre un deuxième café plutôt qu’une douche, prendre le breuvage sur le canapé ou debout.

Aussi fou que cela puisse paraître, ce matin-là mes possibles, mes « peut-être », avaient pris vie.

Je veux dire physiquement. Réellement. Chez moi. Dans mon appart.

J’avais hésité à allumer la console avant de me raviser. Un « moi » qui lui avait pris cette décision était apparu et jouait tranquillement dans mon salon. Même jogging, mêmes tatouages dépassants d’un T-shirt The Doors élimé. Je m’étais demandé si j’allais repasser ma chemise et un clone s’était matérialisé pour faire chauffer le fer. Même bandeau éponge années 80 domptant des cheveux trop longs, même long nez planté entre deux yeux verts surplombant un menton en galoche.  

Deux corps longilignes identiques qui vaquaient à leurs occupations en s’ignorant royalement. Pas un coup d’œil pour l’original, pas un regard pour le reste de la famille de clone.  Le joint encore fumant dans le cendrier m’avait fait douter de la réalité de la chose. Mais les faits étaient bien là. Penser à faire quelque chose, faire un choix dans le champ des possibles, faisait apparaitre un nouveau moi.

Le cul par terre, au milieu de mon salon, je n’osais plus bouger, plus réfléchir. J’avais peur que la moindre réflexion sur la marche à suivre fasse apparaître une nouvelle anomalie.

Ne pas être dans le présent.

Ne pas penser au futur.

Plonger dans le passé.

Cela devait forcément arriver.

Je me doutais qu’un truc comme ça allait me tomber dessus. Peut-être pas dans de telles proportions. Plus dans le style cancer temporel invisible.

Mon cul oui. Tu le savais très bien que ça allait mal tourner.

Si les films de SF m’avaient bien appris quelque chose c’est de ne pas déconner avec le temps.

Et les dinosaures.

Le temps et les dinosaures. 

Pas de T-rex mais un beau bordel spatio-temporel, ah ça oui ! Cette histoire aurait pu commencer comme un bon origin story de super-héros. Un étudiant naïf qui rencontre un prof bienveillant et une expérience pas trop douloureuse qui ne tourne pas trop mal.

 J’avais dérouillé et l’enseignante avait été très malveillante. Elle m’avait demandé de passer la voir après le cours de proba :  

– C’est intéressant Mr Alexander, vous saviez que votre nom est composé de deux des prénoms d’Erwin Schrödinger ? 

Non je l’ignorais. Puis du noir, du flou et encore du noir.

Je m’étais réveillé sanglé sur une espèce de fauteuil roulant monté sur rails. De l’endroit je ne me rappelais que vaguement d’immenses verrières et d’une odeur d’humidité. De l’expérience je me souvenais très bien de la douleur. Le fauteuil avait roulé de plus en plus vite, suivant un circuit complexe. L’air était devenu flou. Chaque atome de mon être avait été projeté dans un univers différent. Pendant plusieurs secondes. Un écartèlement version quantique. J’avais hurlé jusque dans des univers où le son n’existait pas. Je m’étais réveillé chez moi dans un sale état.

De ces milliards de voyages simultanés au départ rien n’était ressortit de bon. Juste l’impression de ne plus être et d’avoir tout vécu, un déjà vu permanent. Cliniquement tout allait bien, les médecins des urgences m’avaient renvoyé chez moi me conseillant de monter en psychiatrie. Pourtant j’avais passé des jours à errer entre mon appart et la fac bloqué entre une réalité et une autre, incapable de bouger par moment, la bave aux lèvres. Plusieurs fois je m’étais vu me pisser dessus en simultané sur plusieurs plans. Mon être était devenu un vague concept, le monde autour comme un horizon intangible. Bien sur la prof avait disparu, le labo envolé. Et puis peu à peu la réalité s’était réajustée. On avait replacé un à un les filtres sur la lentille pour revenir à une image à peu près nette.

– Josef ?

On venait de toquer à la porte de mon appartement. J’étais revenu dans le présent.

– Josef, dis-moi que t’es là.

Colette ma voisine. Est-ce que je devais aller ouvrir ?

– Josef ouvre.

Et Jeanne, sa copine. Un nouveau moi apparut pour aller ouvrir la porte. J’avais hésité.

Et merde, n’hésite pas. Choisis, choisis, choisis !

– Colette, flippe pas en entrant, je vais t’expliquer.

Trois Colettes et deux Jeannes entrèrent. La situation déjà compliquée vira clairement bordélique. Je comptais deux versions hystériques de Jeanne, une Colette alcoolique partie vider le bar et deux clones dont les explications croisées rendaient le tout incompréhensible. Comme pour moi les versions de Colette et Jeanne étaient identiques mais s’ignoraient. Trois voisines trentenaires en salopette avec des cheveux noirs ébouriffés et deux chéries de la voisine en robe pull rouge et baskets blanches. 

Le phénomène ne touchait pas que moi. Colette était la seule au courant, j’avais dû la contaminer. Où le chat l’avait contaminée.  Je devais émettre des espèces de radiations ? Ou avait-elle caressé le chat ?  Ce putain de chat qui avait vendu la mèche.

Après le retour à la normal, j’avais découvert que j’avais hérité de nouvelles capacités. Je pouvais en une fraction de seconde passer en revue les possibles qui s’offraient à moi. Ceux qui suivent un peu au fond commenceront à comprendre le rapport avec l’armée de clones temporels. J’avais débloqué les cheat codes de l’univers.  Je pouvais voir clairement où me mènerait de prendre à gauche en sortant du tram, si il valait mieux prendre à droite ou rester sur les rails. Je chevauchais le déterminisme, j’étais en permanence au courant de mes futurs.

Magique. L’espace-temps à poil.

Avant l’invasion de ce matin, je survolais ma vie. Ces trois derniers mois tout me réussissait. Chaque mini-choix me rapprochait de la journée parfaite.  Les petits et gros désagréments du quotidien étaient balayés par mes pouvoirs. Je te baise Murphy.

J’étais au top de moi-même avant que d’autres moi-même débarquent.

– Y a plusieurs Josef aussi !

Jeanne, le modèle d’origine, affolée.

– C’est la chatte à Schrödinger qui fait ça ?

Colette plus calme mais tendue.  

– Mais c’est lui qui fait ça en plus ?

– Je sais pas, c’est toi qui fait ça Josef ?

– Personne ne bouge, on se pose sur le tapis et on réfléchit. Je n’en sais pas plus que vous. Ce que je sais c’est qu’on va essayer de limiter la profusion de clones dans l’appart. Fixez un truc et ne pensez plus à rien.

Et toi Josef, essaie de réfléchir. Ne  te projette pas. Pas de de plan sur la comète, même pas un dessin sur un caillou. Des choix arrêtés et constructifs. Est-ce que c’est le chat qui fait ça ? Bonne question.

Je ne voyais pas l’animal, il devait être dans une autre dimension. Avec mes pouvoirs, une chatte était apparue dans mon appart. Un félin multidimensionnel qui ne venait jamais deux fois de la même réalité. Le machin poilu s’était baladé entre les meubles, des fois en volant, des fois avec huit pattes. Des fois  trois têtes et des tentacules. En noir et blanc. Sans peau (flippant) ou avec la queue à la place de la langue (morbide). Et forcément, un soir où j’avais laissé la porte ouverte, Colette était tombée dessus. Cette fois-là, la chatte était ronde et roulait comme une boule de bowling sur le parquet. J’avais dû expliquer la situation avant que Colette ne fasse une attaque. Le labo, la prof et le matou. A la fin de l’explication nous avions descendu quelques bières. Au petit matin ma voisine m’avait demandé :

– Ta chatte, il y a forcément une dimension où elle est morte et une autre où elle est vivante, Non ?

– J’imagine.

– Appelle la, la chatte à Schrödinger.

– La chatte de Schrödinger plutôt ?

– Non, la chatte à Schrödinger, c’est plu fun.

Ainsi avait été nommé l’improbable félin. Avait-elle ramené une maladie temporelle d’une de ses dimensions ? Est-ce que c’était cette boule de poils qui provoquait ce chaos ?

Colette. Le présent.

-Qu’est-ce qu’on fait Josef ?   

Nos doubles continuaient leurs vagabondages. Ils nous ignoraient toujours mais pouvaient définitivement agir sur le réel. Des objets commençaient à s’entasser un peu partout. On n’aurait pas craché sur un bon Merlin l’enchanteur qui t’aurait rangé tout ça dans son baluchon en musique. Hoketi Poketi.

Jeanne n’attendit pas ma réponse :

– Colette, on se barre et on va à l’hosto. 

– Une Jeanne apparut et partit pour l’hôpital.

– Jeanne calme toi. Je ne sais pas Colette. J’ai peur d’utiliser mes prévisions.

– Essaie !

– On se barre Colette !

Une deuxième Jeanne passa la porte et s’en alla.

– Non ça va mettre encore plus le bordel.

– Colette, Merde !

Jeanne à force de s’agiter trébucha sur un des clones et s’étala devant moi.

– Jeanne, ON SE CALME !

Un bruit de verre brisé.

Du rouge.

Une partie du visage de Jeanne qui disparait.

Du rouge carmin sur le mien.

Les clones de Jeanne qui disparaissent.

Le corps de Jeanne qui s’affaisse, un énorme trou fumant en plein milieu de la tête.

Deux autres clones colorés en rouge.

On nous tirait dessus. A balle réelles. Pour de vrai.

La pièce fut envahie de possibles de Colette pleurant, hurlant, portant le corps sans vie de sa compagne. Les projectiles létaux faisaient tomber nos clones un par un dans un déluge de verre brisé.

– Colette!  Elle est morte !

Je tirais le bras de ma voisine de toutes mes forces. Je la trainais jusqu’à la porte d’entrée. La peur et l’adrénaline faisaient apparaître toujours plus de clones. Je pensais honteusement qu’ils nous servaient de boucliers humains. Le regard de Jeanne s’était éteint, elle se laissait guider par ma main. Je n’arrivais pas passer à travers l’embouteillage de versions de nous qui se formait. Les murs étaient couverts d’hémoglobine. J’essayais de me pousser et une version de moi me poussant apparaissait puis tomber trouer par les balles.

Ne pense pas, ne réfléchit pas.

Choisis, choisis choisis.

On allait mourir ici comme Jeanne. Nous ne pouvions presque plus bouger dans la marée humaine de l’entrée. La porte finit par s’ouvrir. Un Josef partit dans le couloir en courant.  Je me maudissais de ne pas avoir pensé plutôt à  utiliser mes versions pour nous sortir de là. En tenant fermement Colette je fonçais dans le couloir vers les escaliers. Sans que je puisse le contrôler mon pouvoir me submergea. Chaque possibilité m’apparut clairement, chacune tintée de sa propre couleur, passait au filtre d’un univers parallèle.

A gauche. Les fenêtres du couloir explosaient. Colette perdait une main et moi la vie.

A droite nous avions les jambes trouées façon passoire.

Par l’escalier. Trois clones du professeur Anny-Hilde montaient les marches armes à la main et nous tiraient dessus. Putain mais qu’est-ce qu’elle foutait là ? C’était elle les coups de feu ? Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Clairement te tuer Josef.

Par l’ascenseur. Il nous menait tout droit en bas de l’immeuble sans mort prématurée.

Je fis demi-tour et fit pivoter Colette avec moi.

– Par l’ascenseur, ça marche et on ne meurt pas.

L’assurance dans ma voix parut faire revenir un peu ma voisine à la réalité. Elle me lâcha la main et courut avec moi. Les portes s’ouvrirent sur un Josef souriant, une version de moi que j’avais envoyé faire monter l’ascenseur.  Pas trop mal joué. Je poussais sans ménagement ma version groom de la cage et appuyait sur le bouton du rez-de-chaussée pendant que Colette me rejoignait. Les coups de feu semblaient avoir cessé. Les deux étages à descendre nous laissèrent à peine le temps de reprendre notre souffle. Nous traversâmes le hall de l’immeuble sans trop savoir encore où aller, j’attendais un petit coup de main multidimensionnel. Nous franchîmes les portes de l’immeuble.

Le vent frais nous cingla le visage.

Collette me regarda  terrifiée.

J’avais du mal à comprendre ce que je voyais.

Dehors, la ville était en feu.

Il n’y avait pas que nous qui avions été touché par le phénomène.

Des centaines de clones des habitants semaient le chaos dans les rues.