Dans un matin comme tous les autres, mais un peu unique car nous étions tous les trois, tu as enfilé le pull de ta mamie.
Je dis « tu » à toi que j’aime mais « nous » t’avons vêtu à quatre mains. Tu étais trop occupée à être toi dans la tanière de ta chambre. Te voir parée de laine maillée d’amour m’a cousu le cœur. Sur l’instant je n’ai pas vu sur quel fil inconscient tu avais tiré. Puis les jours passant sans épiphanie, j’ai oublié la vision viscérale de toi ma fille dans ces fils moutardes.
Et un jour où le monde n’était vraiment pas nous, où le soir se faisait attendre pour que l’univers nous oublie, j’ai compris. Dans l’envie de t’armer pour faire face à ce jour, pour que dans tes bagages de lutin, il y ait de quoi lutter, j’ai vu.
Ce doux duvet que ta mamie t’a laissé est une armure. Elle ne s’est pas faite couturière mais forgeronne. Elle n’a pas simplement tricoté mais frappé tel le fer, les ficelles qui te suivront. J’étais jaloux de la joie juste qui étirait tes joues. Comme elle, je nous voudrais laineron ou forgelaine.
Quand certains dans le feu sertissent le fer pour partir à la guerre, je nous vois te coudre un habit cocon. Elle n’est jamais loin la facilité de forger d’épaisses plaques, de te faire chevalière engoncée de plates. Mais pour ton être subtil il faut que la laine brille et oscille, entre l’aiguille de ton toi, qui tricote plus vite que nous déroulons le fil, et celle de nos grandes craintes de trop de teintes.
Tellement d’ébauches et de patrons ornent nos discussions du soir que nous pourrions ouvrir une armurerie de rêveries sur ton avenir. Le sommet de ta tête toise tellement vite chacune de nos mesures que nos espérances se retrouvent dépassées avant d’avoir pu exister. Dans chaque matin nous découvrons incrédules que tes vêtements sont cousus de tes mains, inspirés par ton prénom, dans un atelier clandestin. Un métier à tisser situé sous tes cheveux, fait et défait la matière de nos jours pour doucement forger tes contours.
Dans des matins comme tous les autres, mais toujours unique car nous sommes tous les trois, nous voilà discrets spectateurs de l’éclosion de notre fleur de moutarde.

