J’ai cru qu’on n’allait jamais te revoir.
T’as attendu que je fatigue, que mes yeux se plissent pour pointer le bout de ton rayon.
J’allais pas dormir, juste me reposer deux minutes.
Tu baignes d’un orange pastel deux paires de pieds posées sur des draps blancs.
Vingt orteils dont dix, minuscules et boudinés (j’ai recompté).
Le linge d’hôpital est zébré d’ocre comme un coloriage magique inachevé. Tu réchauffes doucement la guerrière et notre progéniture. Tu as laissé l’amazone poser son armure avant de venir. Sa fille se repose d’être trop née, juste à côté d’elle. Et moi qui pourtant adore les levés de soleil je m’inquiète que ta lumière ne brille trop pour des yeux qui découvrent juste le jour.
Je me sens comme un garde maigrelet pas encore formé pour veiller sur les joyaux de la couronne. Par deux fois tu as dû te montrer, lui proposer une nouvelle journée, avant que ce soit la bonne, qu’elle se décide à sortir. Deux répètes avant le bouquet d’hortensias final. .
Mais sa mère a tenu.
La barre, le vent, la douleur et la fatigue. Elle avait revêtu l’armure, le glaive et le courage des amazones. Puisé des forces dans des sources que seules les femmes connaissent. Son corps s’est transformé en lion sauvage. Pas un classique, un vénère, au minimum celui de Némée.
Hercule, un peu con, a tué l’animal. Elle, elle l’a dompté. Elle a apprivoisé la douleur jusqu’à en faire une bonne pote. Elle a fait du fauve sa nouvelle peau pour devenir lionne. Si il avait fallu elle aurait rayé un par un de sa liste les douze travaux pour arriver à donner la vie. Tremper sous la douche de la maternité comme dans les écuries d’Augias. Porteuse d’un ventre rond comme le monde d’Atlas. Ma femme, les femmes, sont des amazones, rien, ni personne ne devrait les obliger à réaliser cette odyssée.
Maintenant entièrement baigné dans la lumière les pieds s’agitent.
Ma fille bouge, tète une tétine invisible et se rendort.
Ma femme jette un œil, voit les miens ouverts et sombre à nouveau.
Pendant la bataille, il n’était pas questions de compter les blessures, les entailles et bleues récoltés. Maintenant le corps réclame un temps mort et un état des lieux. Moi pendant leurs exploits j’ai dépensé notre PEL en café, la machine me connait par mon prénom. J’ai soutenu comme j’ai pu. J’aurais aimé prendre l’option accouchement en relais, une heure chacun avec partage de la douleur. Je me demande si il existe des tutos pour pouvoirs se faire pousser des paires de bras supplémentaires. Devenir une espèce de dieu indien pour pouvoir les soutenir toutes les deux en même temps et tout le temps.
À contempler leurs bouilles enflammées par le soleil j’ai de l’amour et de la fierté qui débordent par tous les pores de la peau. Je sue le bonheur. Réchauffe les. Je dormirais plus tard.
